QUELQUE PART

Fiction ciné

La vie à l’état brut

Les portes sont lourdes comme les peines. Le béton râpeux des couloirs irrite la peau. Les néons blafards fatiguent les yeux.

« Clac » sourd, sec, métallique, la porte à barreaux s’ouvre. Malik fait son entrée. C’est sa première fois. Il a 19 ans. Il en a pris pour 6 ans.

L’usine à punition est en marche. Si pour Malik, c’est une première, l’intégration des nouveaux est une formalité. Rodée, codée, mille fois répétée, l’institution sans aucune émotion, déroule son process calibré. C’est la routine.

Malik, debout, une petite pièce sombre, deux gardiens, l’un donne les ordres, l’autre inspecte au fur et à mesure les vêtements qu’il retire.

C’est la fouille. C’est la règle.

Totalement nu, faire face, lever les bras, se retourner, se mettre face au mur, se pencher en avant et tousser. S’il cache quelque chose, la toux le trahira fatalement.

C’est dans la semelle de ses baskets qu’il a tenté de planquer un billet. « Pas d’argent ici. Il vous sera rendu à la sortie ». Les chaussures trop vieilles, aux yeux d’un gardien, échouent directement dans la poubelle. « Envoyez des pompes » dit-il à haute voix. Les pas lourds sont amortis par le lino sale et gluant.

Ici, commence la vie à l’état brut.

Le bâtiment ressemble à un site industriel. Tout est rectiligne et en enfilade. Aucune rondeur architecturale ne vient alléger le poids des lignes droites qui se croisent en angles aigues et saillants. Il est des usines modernes dont le décor est soigné.

Ici, il n’y a pas de décor.

Bruyants, assourdissants, couloirs sans fin. Verre, métal, carrelage, lino : mêmes matériaux de construction que  l’industrie.

Des escaliers raides, croisent à intervalles réguliers, des passerelles en métal, étagées comme des échafaudages.

Ce qui ressemble à un banal entrepôt, n’abrite, ni machines-outils, ni stock de marchandises. Ici, ce sont des individus, des détenus, des privés de vie en société qui sont mis à l’abri.

Grilles, grillages, portes blindées, tout respire la privation de liberté. Ici, c’est la prison.

La maison est réservée aux hommes coupables, aux hommes punis.

Malik debout, face à une table, le gardien assis derrière, c’est le questionnaire règlementaire.

« Vous avez de la famille ? Non

Des amis pour les mandats ?  Non, j’ai personne.

Vous voulez travailler ? Oui

A part agresser des flics, vous savez faire quelque chose ? J’y suis pour rien !

C’est bon. Je te mets à l’atelier ».

Bien que dans la centrale, il y ait quelques gardiennes, le mâle règne.

Pour se faire entendre ici, il faut crier.

Les voix fortes des détenus portent loin. Elles sont gueulardes. Le plus souvent, ce sont des insultes, parfois très violentes. Elles sont incessantes.

Aucun lieu de silence. Surtout pas à l’atelier. Organisé en ringuette, les postes de travail se suivent. L’endroit ressemble à ces lieux exigus où l’on trouve habituellement des clandestins besogneux entassés. Malik, comme une dizaine d’autres détenus, est assis derrière une machine à coudre qui semble hors d’âge. La petite lampe de chaque machine est le seul éclairage de la pièce. Il tente d’assembler deux pièces de tissu.

On dirait une jambe de pantalon d’un costume en flanelle bas de gamme.

Les chemises du personnel pénitentiaire sont d’un bleu lavasse comme les portes à moitié rouillées des cellules. L’avocat y attend Malik.. Il lui tend un papier. Il a droit à l’aide juridictionnelle. Les deux hommes échangent quelques mots en arabe. Sans y jeter, ne serait-ce qu’un œil, Malik signe. La lecture n’est probablement pas sa préoccupation. À voir son visage, marqué, blessé, tout laisse à penser que frapper, cogner, se battre sont plus dans sa réalité du moment. Pendant une période d’observation, il est à l’isolement. Les repas lui sont servis en cellule sur un plateau en alu embouti, qui dispose d’un logement permettant de contenir chaque élément du festin.

L’emprisonnement est une punition individuelle. C’est l’isolement volontaire de l’individu, la mise hors-jeu du circuit. C’est la mise au ban de la société pour faute, délit ou crime.

Malik a enfreint la loi. Il est condamné et privé de liberté.

Mais il n’est pas tranquille pour autant, ni même à l’abri de toutes contraintes. Au contraire, ici, il y a deux lois et règlements à respecter. Les officielles et celles, plus sournoises, plus dures, plus changeantes, que les détenus s’imposent entre eux. Elles s’établissent selon la loi du plus fort. Les caïds, les bandes, les quartiers de chaque bâtiment sont aux commandes.

Comme une sorte de double peine, la prison impose aussi à l’individu une vie collective trouble, violente, hasardeuse et parfois dangereuse.

La douche et la promenade sont les seuls lieux d’échanges et de confrontation. Dans la cour, les anciens raquettent les nouveaux.

« Qu’est-ce que tu as de bien sur toi ?  De l’argent ? Du shit ? » dit un détenu à Malik. « Je n’ai rien » répond-il. « Pas d’ami, pas de mandats, pas de protection. Tes pompes sont pas mal. Donne-les-moi ».

Dans la douche, les violences sexuelles sont légions. Les codes semblent clairs : se soumettre, payer, se prostituer, pour rester en vie.

Une micro société existe. Au fur et à mesure des bagarres, les règles se révèlent progressivement aux nouveaux détenus.

Chaque combat gagné ou perdu marque ou démarque un territoire et conditionne la tranquillité.

Pour soigner les nombreuses blessures que laisse la vie carcérale, l’infirmerie n’est pas toujours un refuge certain. C’est plutôt un centre d’informations. Un lieu de rendez-vous ou les « chefs » se croisent.  Ici, s’échangent et se préparent les mauvais coups, les règlements de comptes. Les bandes s’y organisent. Elles échafaudent leurs plans pour éloigner ou éliminer un adversaire, un ennemi. Les gardiens distillent des informations en échange d’une forme de paix sociale. On y apprend qu’en échange d’une remise de peine, tel détenu à négocier son témoignage à charge contre un autre.

Ceci lui vaut d’être une cible à éliminer.

Il n’y a qu’à confier la mission à une jeune recrue pour voir ce qu’il a dans le ventre. Malik est-il déjà désigné ?

En tous cas, il entame une nouvelle vie. Il baigne, chaque jour, dans la violence physique et verbale.

Difficile de respirer dans un univers où la confiance n’existe pas, où tout est méfiance, défiance et entourloupe.

Chaque jour qui passe, il s’encre de plus en plus dans cette atmosphère malsaine, codifiée, hiérarchisée où la vraie vie, ce qu’il en savait, celle de l’extérieure disparait progressivement, inéluctablement.

Chaque minute, la prison, son fonctionnement, ses règles, le conditionnent, le pénètrent et le maltraitent.

Réflexe de survie, bagarre sans merci, chaque seconde, l’univers carcéral le défait de sa personnalité.

Si aucune remise peine n’intervient, il est confronté à ce nouveau monde, jusqu’à ses 25 ans.  

Son principal talent, visible, reconnaissable sera alors, peut-être celui de rester en vie. Et après ?

Quand il sortira, quel sera son état ?

Ce texte est une libre interprétation très fortement inspirée des 25 premières minutes du film de Jacques Audiard, « Un prophète » – Grand prix du jury au festival de Cannes en 2009 dont la bande annonce figure ci-dessous.

Photographies noir et blanc © JJF 2018