Marinette et ses cigarettes

PORT DE L’HERAULT

« Il te demande au téléphone ». Marinette s’avance au comptoir en tendant son vieux téléphone portable au barman.

La scène, l’environnement, l’établissement et les personnages sont réels. Le nom du bar, et sa ville sont modifiés. Les photographies du port de Sète ont l’unique vocation d’illustrer le récit qui a l’origine se déroule un peu plus loin d’ici.

Petite, un peu courbée, toute de gris vêtue, visiblement Marinette n’a pas toute sa tête. Elle est souriante. Très concentrée sur sa mission. Elle doit ramener le paquet de cigarette qu’on lui a demandé. Elle ne semble ni malheureuse, ni contrariée par le refus qu’elle vient d’avoir. Elle insiste encore une fois auprès du tenancier. « Je t’ai dit que j’ai pas le temps, je bosse moi » lui répond-il sèchement – Et la dame, elle est pas là ? – Non je te dis y a personne ». Personne ne semble étonné de l’évèvement. Elle quitte le bistrot.

Bien qu’il soit 14H00 passées,  qu’ici sur ces quais résident un millier d’habitants, dans ce quartier du port, à deux pas du centre ville tout est désert. Même la superette est fermée. 

C’est jour de Pentecôte

II ne semble pas qu’il y ait âme qui vive ici.

C’est en limite du quartier, là où le quai fait un angle droit,  dans le bar-tabac que  rencontrer du monde est possible. L’établissement est connu, depuis  longtemps car il est ouvert de 6 h à minuit en semaine et à partir de 7 heures les dimanches et jours fériés.

Il est l’ultime secours des fumeurs qui ont oublié de s’approvisionner en tabac aux heures ouvrées.

Si le passage est une des règles d’or du commerce, alors il est idéalement situé. En temps normal le trafic est intense. Passent ici, des norias de poids lourds, des taxis, des deux roues et les traditionnels automobilistes. Cet après-midi aucune voiture n’est garée devant. C’est aussi le résultat de la verbalisation par vidéo mise en place par la ville en 2016, témoigne un client.

Il est midi à l’heure solaire. Le soleil brille.  L’air reste frais pour la saison. A l’intérieur du bar, la luminosité est jugée suffisante car il n’y a aucune lumière d’appoint. Le contraste est fort avec l’extérieur. Dedans c’est la pénombre. Un vaste comptoir à angle droit occupe tout un côté. A travers les rideaux on aperçoit le port de commerce et la fumée d’un cargo.

Quatre ou cinq clients, des hommes exclusivement,  discutent devant une boisson « sans alcool ». « Sans alcool, c’est une façon de demander une marque bien précise et bien alcoolisée d’une célèbre boisson anisée », s’amuse un consommateur.

Mise à part une serveuse, qui se tient prête à servir, il n’y a ici pas d’autres femmes. Une télévision géante diffuse des clips de musique asiatique.   Elle est étonnamment disposée à l’opposé du comptoir fixée au mur. Est-ce pour que le barman puisse la regarder aux heures creuses ? En tous cas, cela contraint les consommateurs à se retourner pour la voir.

Une enseigne du loto se reflète sur le zinc du bar. Dans cette atmosphère sombre qui pourrait apparaître feutrée par l’absence de lumière d’appoint, le niveau sonore lui est très élevé.  Plus la quantité de verres absorbés augmente plus les clients parlent forts. La  télé diffuse un mélange de musique chinoise et de publicités incompréhensibles. Il devient difficile de tenir une conversation.

« Il ne peut plus faire crédit ».

« Il ne peut plus faire crédit le barman », d’une voix forte, mon voisin de bar  tente  de couvrir le bruit ambiant et  poursuit : « ce serait pour un café ça irait, mais là c’est pas possible… ». IL finit son anisette, repose violemment le verre qui claque sur le bar, reprend sa respiration et d’une voix terne explique, « le tabac c’est très strict, elle le sait, Marinette, c’est pour ça qu’elle est partie sans rien dire ».

Ici, Marinette fait partie du paysage. Elle a l’habitude de venir avec un porte monnaie remplit de toutes petites pièces. Le contenu de sa bourse n’est jamais suffisant pour acheter un paquet de cigarettes. Elle repart toujours sans. Quant à l’identité de la personne qu’elle a au bout du fil, nul ne sait s’il y en a une, c’est un mystère. En tous cas, pour Marinette, ce bistrot est un sacré repère ou un repère sacrè dans le déroulé de sa journée. C’est certain, demain elle reviendra, mais jusqu’à quand ? Le bistrot vient d’être vendu à un jeune couple d’origine asiatique. La semaine prochaine, le barman qui n’est autre que l’ancien propriétaire, change de crèmerie. Il y aura peut-être quelques changements de nature à contrarier Marinette.

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