NANDA GONZAGUE – l’enfance d’un photographe humaniste

MONTPELLIER

Ce 31 décembre 1996, Le Guatemala, signe la paix et met fin à trente-six ans de guerre civile et de dictature qui ont fait 300.000 morts. Un jeune Français alors âgé de 20 ans, Nanda Gonzague, assiste à la scène. « Je suis là, c’est un hasard », dit-il. C’est là-bas au Guatemala, que tout commence pour le jeune homme.

« La guerre au Guatemala, c’est très costaud ».

 

« La guerre au Guatemala, c’est très costaud. C’est trente-six ans de guerre civile et de dictature qui s’arrêtent. Je suis là, c’est un hasard. J’ai 20 ans.  Je découvre un aspect du monde que je n’imagine pas ». C’est à ce moment-là qu’il décide de son devenir : celui d’être photographe de presse.

Nanda Gonzague, c’est son vrai nom, est aujourd’hui un photographe de presse. S’il est peu connu du grand public, ses photos, elles, le sont beaucoup plus. Il travaille avec la presse française et étrangère. (Biographie en fin d’article)

Ce matin de juin 2018, tout sourire, avec sa voix calme et chantante, Nanda nous accueille dans son atelier de Montpellier. « Laisse-moi juste le temps d’installer ma fille ». Elle doit avoir 5 ou 6 ans, lui en a 42.

Le faubourg de Montpellier où il travaille est l’ancien quartier des abattoirs. Il a été rebaptisé du nom de la faculté qui s’y est implantée, les « Beaux-Arts ». Les rues y sont calmes. Les immeubles anciens, n’ont pas plus de deux étages. En ce début d’été, le soleil du matin coupe en deux la rue Thérèse. Si un côté est lumineux, l’autre est dans la pénombre. Une sorte de clair-obscur cher au photographe.

Petit matin de juin 2018, tout sourire, avec sa voix calme et chantante, Nanda nous accueille dans son atelier de Montpellier. Nanda Gonzague – Photographe de Presse – Devant son studio à Montpellier – Photo © JJF 2018

Grand, blond aux yeux bleus, son regard est chaleureux. Ses gestes assurés et précis sont amples, presque enveloppants. Il s’exprime doucement avec bienveillance.

Si Nanda prend le temps de trouver les mots précis, il ne perd pas de temps à parler à tort et à travers. Chaque mot, chaque phrase a du sens. Le débit régulier est agréable. Il répond très simplement aux questions.

Si l’homme à l’œil pour produire des images, il sait d’abord et avant tout raconter des histoires dont on n’a aucune envie d’en perdre ne serait-ce qu’une miette. Avec une diction claire, petit à petit, progressivement, il nous emmène dans ses voyages.

Nanda Gonzague enseigne également la photographie à l’École Supérieure de Journalise de Montpellier où il se prête volontiers aux exercices de prise de vues – Photo © JJF 2018

A 20 ans, premier grand voyage seul : le Mexique.

Son premier grand voyage, il l’entreprend à 20 ans. Seul. Passionné d’histoire, fasciné par les anciennes civilisations pré colombiennes, les Mayas, il s’envole vers le Mexique. « C’était un endroit qui pose plein de questions. Il y a aussi le mouvement zapatiste dans le Chiapas. J’appréhende de m’en approcher, mais d’une certaine manière, j’en ai très envie.

Au Mexique, « je chemine. » Il rencontre des gens. « Je suis plus en mode voyage, explorateur que touriste/vacancier. » Il loge dans des petites auberges ou chez l’habitant.

Plusieurs fois des Mexicains lui recommandent de se rendre au Guatemala. « Tu vas rencontrer ton bout du monde. Tu vas comprendre des choses ». C’est ce qu’il fait. « Tout seul avec mon petit baluchon, tout simple, j’ai 3 sous en poche ».

31 décembre 96, au Guatemala, c’est sa première rencontre marquante avec l’histoire. « La guerre au Guatemala, c’est très costaud. C’est trente-six ans de guerre civile et de dictature qui s’arrêtent. Je suis là, c’est un hasard. J’ai 20 ans.  Je découvre un aspect du monde que je n’imagine pas ».

Il poursuit son chemin au Guatemala jusqu’au pourtour du lac Atitlán

« Ils m’apprennent leur culture, ...

je leur fais des cartes du monde... »

« C’est un paysage très montagneux avec un lac magnifique. Le lac est à 1500 m d’altitude. Il y a 3 volcans vers 3.000 et 4.000 m ». Sur une des rives du lac il y a un village. C’est ici que Nanda décide que s’arrête son voyage.

« Dans ce village, je suis peut-être le deuxième où le troisième blanc à passer en 30 ans. Ils n’ont jamais vu de grand blond. Les gamins courent, changent de trottoir ou partent en me voyant ».

Pendant six mois, il partage la vie d’une famille. « Ils m’apprennent leur culture, leur savoir. Ç’est fondamental pour moi. Moi, je leur fais des cartes du monde parce qu’il n’y a pas encore ni internet, ni téléphone. »

« Quand je vois ça !

j’ai envie de mieux comprendre tout ça »

Dans les propriétés où se récolte le café, Il assiste à l’exploitation des Guatémaltèques par les multinationales mais aussi par l’église.

Nanda arrête net son récit. Il prend une grande et longue inspiration, puis d’une seule expiration, il souffle ces mots :

« Quand je vois ça ! », il marque un temps sans respirer et puis poursuit, « je comprends comment les choses se passent. »

Il reprend sa respiration et souffle une nouvelle bouffée de mots.

« Tout ça fait que j’ai envie de porter, pas un message parce que je ne suis pas un messager, ou un missionnaire, mais en tous cas, j’ai envie de mieux comprendre tout ça ».

Nouvel arrêt, nouvelle inspiration. Il y a surement beaucoup de souvenirs intenses qui remontent car il exprime le besoin de faire une pause dans son récit, en se roulant une cigarette.

« J’ai un tout petit appareil photo,

mais je ne suis pas photographe »

Cet évènement, ce cheminement sont le déclencheur de toute sa démarche de photographe. « J’ai un tout petit appareil photo, mais je ne suis pas photographe. Je ne me déclare pas photographe, je ne m’annonce pas photographe. J’ai un appareil photo pour faire des photos souvenirs de mon voyage. […] ».

Dans sa jeune tête, il y a probablement déjà d’enregistré de nombreux clichés. Son récit en témoigne. Peut-être de façon inconsciente, à son insu. Le processus photographique n’est-il pas déjà enclenché ? La maturation n’est-elle pas en route ? La pellicule n’est-elle pas déjà engagée dans son cerveau ?

« Je me rends compte que je veux être photographe »

« Quand je reviens en France, en avril 97, je suis rempli de tout ça. A un moment donné, il y a un déclic. Je me rends compte que je veux être photographe […]. Je veux pouvoir explorer le monde et la société d’un point de vue géopolitique, territorial, économique. Je veux mettre en lumière les gens en marge, montrer la société dans ces aspects parfois les plus sombres aussi ». Nanda s’arrête net.

Il inspire profondément, réfléchit. Probablement, par modestie, lorsqu’il reprend, l’intensité de sa voix diminue fortement.

« J’ai envie d’en témoigner. Parce que quelque part, je trouve qu’il y a une forme d’injustice. A travers la photographie peut-être que je me sens, pas de réparer les injustices, mais au moins de mettre un peu de lumière vers là. Et la photo, elle commence comme ça. »

« Un environnement idéal pour un gamin »

 « Elle commence comme ça », pas si sur.  Comme pour beaucoup de gens, tout a certainement commencé en fait, bien plus tôt, dès l’enfance.

 « Je suis né en Arles. J’ai un an et demi, peut-être deux ans, lorsque mes parents s’installent dans le Sud Aveyron ».

Sa maison est assez isolée. Elle est à 15 km de la petite ville de Saint-Affrique. Il y vit 12 ans. Ses copains sont des fils d’éleveurs de brebis. « J’ai aussi déjà ce côté un peu rétinien, faire marcher l’œil, les images fortes. J’exerce beaucoup mon œil au dessin. Jusqu’à l’âge de 8 ans, je structure des images. Je dessine assez bien.

Bref, une enfance super, riche et heureuse dans un environnement idéal pour un gamin. On va dire ».

Modestie, réserve, pudeur ? Toujours est-il qu’il ajoute souvent « On va dire » pour conclure une phrase exprimant un sentiment. « Une enfance super, riche et heureuse dans un environnement idéal pour un gamin »​.

Est-ce parce qu’il est photographe de presse ? Nanda est toujours très factuel dans son récit.

« A l’âge de 12 ans, pour des questions d’emplois, de travail, mes parents quittent l’Aveyron et aménagent à Paris. Et là, on reste une dizaine d’année à peu près. Donc je grandi en cité ».

Il raconte son histoire avec un recul étonnant. 

Nanda Gonzague – Photographe de Presse – Devant son atelier à Montpellier – Photo © JJF 2018

Déracinement du vert au béton, de l’Aveyron à Paris.

Quand on lui pose la question sur l’existence d‘une cohérence entre tous ces récits, tant personnels que photographiques. Une forme de fil conducteur,  il répond  sans jamais se plaindre. Il gère l’adversité en transformant la menace en opportunité, en faisant de la faiblesse une force. 

« Du jour au lendemain, on quitte l’Aveyron pour la banlieue parisienne. C’est une transition vers un milieu urbain, intense, dense. Destination la cité, en banlieue nord, dans le Val d’Oise. C’est quelque chose qui fait beaucoup et qui participe à ce fameux fil de vie. »

De son déracinement contraint, du vert au béton, de l’Aveyron à Paris, Nanda en tire étonnamment un goût prononcé pour le voyage.

« Cette rupture est assez décisive. Avant je me représente le monde depuis la forêt dans l’Aveyron. Je me rends compte de la richesse de ce que je découvre en arrivant à Paris. Alors que je ne l’imagine même pas. Je crois que par la suite, je suis en recherche de ça. L’acclimatation est pourtant très difficile. On se moque de mon accent et des pulls que me tricote ma mère. Je suis surnommé le paysan marseillais ».

Il fait face aussi à de nouveaux dangers. « C’est une grosse cité malgré tout».

« Elle se débrouille pour nous trouver le sport de nos rêves ».

 Ma mère dit à ma sœur et à moi que si on veut faire un sport elle se débrouille pour nous trouver le sport de nos rêves ». Dans la cité, le jeune Nanda à un coup de foudre :  les arts martiaux.

« C’est comme ce qui se passe plus tard pour la photo. Je veux faire du Kung Fu ».

Sa mère l’inscrit dans une des meilleures écoles de Paris. « Je m’entraîne occasionellement avec les moines Shaolin de Chine ».

Le jeune Nanda brille. Il est plusieurs fois champion de l’île de France.

« Ça me canalise. Ça me structure. Ça me permet de mettre un peu des gens à distance. »

Pourquoi le choix de la photo ?

Quand on lui demande pourquoi il a choisi l’appareil photo plutôt que le dessin, le sport ou une autre forme d’expression, Nanda répond tout simplement « Je ne sais pas trop dire. J’ai cet appareil avec moi, je pense que je fais des rencontres aussi de gens qui sont photographes. Je pense à un ami, que je vois toujours ». La famille de Nanda, n’a pas la culture de la photo.

« On a eu deux ou trois jetables, pas plus. Ni mon père ni ma mère n’ont un appareil photo ».

Une botte secrète transmise par son père !

En France, a son retour du Guatemala , il prend la décision de devenir photographe. Il a alors une vingtaine d’années. Il ne semble pas douter d’y arriver. Pour qui ne le connaît pas, son aplomb peut surprendre. Pour être photographe, il faut se former, acquérir de l’expérience. Cela n’effraie nullement Nanda. Il a une botte secrète. Celle que lui a transmise son père lorsqu’il a 15 ans.

« Il me dit, Nanda, quel que soit le métier que tu choisis, il te faut 10 ans pour bien l’avoir en main. Donne-toi 10 ans pour être bien dans ton métier. Si tu te donnes du temps, 10 ans, c’est la garantie d’y arriver. Et moi quand il me dit ça, j’ai 15 ans et ça me reste en tête. Quand, en 97, j’ai cette « vocation », j’ai 22 ans, je me rappelle ce que m’a dit mon père. Je me dis, si dans 10 ans, à 32 ans, je suis photographe, je serai le plus heureux des hommes. »

L’homme tient sa promesse. Il se forme pour y arriver. Ensuite, pour le stage obligatoire qui valide ses études, son école lui propose d’intégrer un magasin de Montpellier pour y être vendeur.

« J’ai pas du tout envie de ça. »

Rencontres avec Déroudille, Weiss, Boubat, Monlaü.

A l’aide d’une lettre de motivation très convaincante, il réussit à rentrer en contact avec la grande agence de presse Rapho. Il y fait son stage. Il se débrouille pour y rencontrer « la fille de Robert Doisneau, Francine Déroudille, avec Sabine Weiss, Edouard Boubat, Laurent Monlaü ».

Nanda est photographe.

 L’espace où travaille Nanda Gonzague est aéré et agréable. Sur les murs blancs de son atelier montpelliérain, sont affichées de grandes photos couleurs.Le calme règne.- Photo © JJF 2018 

« Les photos que je fais, elles parlent, elles montrent ».

L’espace où il travaille est aéré et agréable. Sur les murs blancs de son atelier montpelliérain, sont affichées de grandes photos couleurs. Son collègue travaille en silence. Le calme règne. L’éclairage y est naturel. Les écrans d’ordinateurs sont abrités des lumières parasites par des sortes des pare soleil.

Ici, l’exactitude compte. L’image doit être le juste reflet de la perception du photographe. La technologie et les outils de retouches ne doivent pas le trahir.

« Les photos que je fais, elles parlent, elles montrent [ce que je vois] et dans quel environnement je suis ».

Elles sont reconnaissables de l’oeil du photographe. Des lumières caractéristiques composent ses photos. Même pour les clichés les plus dramatiques, elles enveloppent le sujet avec bienveillance. Nanda exprime clairement, sans détour, sans excès, ce qu’il voit.

Qu’est-ce qui le pousse à appuyer sur le déclencheur pour capter la scène et la transformer en cliché ? Que perçoit-il dans le viseur ?

« Mettre l’humain en lumière dans les plis et les replis de notre époque »

« Ce que ça raconte m’intéresse. J’ai envie de mettre en lumière ces choses-là. Donc je me dirige pas mal, dès le début, vers une photographie un peu humaniste. On pourrait dire un type de photo journalisme, de reportage, qui se penche vers l’humain. L’humain c’est quand même le fond de tout mon travail. Mettre l’humain en lumière dans les plis et les replis de notre époque et de la société. Et c’est ça le moteur de mon travail de ma photographie. Ça a toujours été ça. ».

Formidablement humain, Nanda l’est assurément.

Repères autour de Nanda

Quelques liens vers le travail de Nanda Gonzague

Bibliographie

Découvrez sa bibliographie et son travail sur son site http://nanda-gonzague.com

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« Une histoire française de l'amiante »

« Une histoire française de l’amiante » est un travail auquel il consacre 10 ans de sa vie.  De nombreuses expositions et une publication dans l’ouvrage « La France vue d’ici » (Médiapart/Images singulières) rendent compte de la qualité et de l’intensité de son travail.

« Une histoire française de l’amiante » Journal Libération – 4 avril 2017

« Ethiopia, Lost in Transition »

Son reportage intitulé « Ethiopia, Lost in Transition », capte formidablement les lumières contrastées de ce pays totalement en chantier : l’Ethiopie.

 

« Hayastan »

Dans le livre « Hayastan » qu’il publie aux éditions Sun Sun, il saisit l’Arménie en mutation.

Un extrait

Editions Sun Sun

Le commander en librairie

« StalinCity »

Dans « StalinCity » il témoigne photographiquement des vestiges de l’ambiance soviétique de Gori ville de naissance de Staline.

Voir un extrait  de « StalinCity »

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