Arrivée en provenance de Houston

INTERLUDE

Temps de lecture approximatif :  22-29 minutes

Durée de la vidéo : 5:28

Préambule

Par temps de pandémie, de couvre-feu, de confinement, de fortes contraintes des libertés, heureusement sans rien demander à personne, sans s’imprimer une attestation, simplement par la pensée et l'écriture, on peut toujours s'affranchir de ce moment de pure folie, s’extirper de ces nombreux interdits qui vous étouffent et dont on ne sait pas demain s’ils vont se renforcer ou se distendre.

Alors que c’est strictement interdit, comme si de rien n’était, sans que quiconque ne s’en doute, en quelques modestes minutes, on peut, par exemple, se mêler à la foule, retourner au restaurant, embrasser ses amis, danser jusqu’à l’aube,  s’offrir un petit voyage dans le temps, se faire une traversée de l’Atlantique. Bref, s’auto soigner l’esprit. La médication est simple, il s’agit de s’autoriser, s’inciter, voir s’imposer de s’évader virtuellement pour s’offrir un moment à soi.  Nul besoin de faire appel à des produits annexes.  Il suffit juste de se remémorer un épisode de sa propre petite vie.  Sans autre enjeu que celui de permettre au cerveau de penser à autre chose, il s’agit juste d’une idée simple, celle de se refaire le film d’un moment, de réaliser le petit reportage d’une épopée, de rassembler ces idées et ses souvenirs.

Par ce qu’elle produit dans le cerveau, lire, dont on dit que c’est une activité passive et pour moi une action qui m’impressionne toujours. Elle force la cervelle à imaginer, à organiser, à ordonner, à se libérer aussi. Aussi étonnant que cela puisse paraître, c’est aussi pour cela que j’écris. Pathologique sûrement, non ? “Il, elle, passe son temps à lire ! Elle, il, ferait mieux d’aller en salle de sport…” En êtes-vous si sûr ? La lecture est un art. Oui, aussi surprenant que cela puisse paraître. J’affirme que la lecture est aussi un art. À partir de mots, de phrases, de paragraphes assemblés en un récit plus ou moins précis, plus ou moins construits, aux contours parfois grotesques, sommaires, simplistes, cet ensemble, cette combinaison, nous offrent le loisir d’imaginer des scènes, de voir des acteurs, des lieux, de sentir des odeurs, d’entendre des sons, des voix, des accents, d’écouter le récitant et pourquoi pas, parfois, cela nous inspire de la musique. Enfin merveilleuse récompense, cela provoque en nous de multiples sensations que nous allons chercher dans nos propres références. Elles s’appuient de temps en temps sur ce qu’on a déjà vécu, ou ce que nous imaginons, nous transposons ou que nous aimerions vivre ou que nous envisageons de pouvoir vivre. Quel bel échange artistique entre celui ou celle qui écrit et celle ou celui qui lit. Ce que tu lis, ce que tu comprends, n’est pas nécessairement ce que j’ai voulu t’écrire ou te dire. Peur, érotisme, bien-être, fantaisie, stress, énervement, apaisement, impatience, joie, la liste du voyage est infinie : quelle magie !

Voici donc une petite histoire sans autre prétention que celle de nous éloigner de l’actualité.

Le bureau du VRP avant l'arrivée du micro-ordinateur

Petit VRP deviendra grand !

Nous voici donc quelques années en arrière, en mai 88, précisément, c’est la dernière année de présidence de Ronald Reagan. J’ai 29 ans. J’ai quitté la photographie professionnelle depuis un an, pour m’immerger dans cette nouvelle technologie qui me fascine : la micro-informatique. C’est en achetant un livre pour tenter de comprendre puis programmer mon Apple IIc que je me suis retrouvé embauché, non sans avoir préalablement payé le prix du bouquin. Ma curiosité a eu raison de mon incompétence, car il faut bien le dire, dans le domaine, je n’y connais pas grand-chose. Ça tombe bien, je ne suis qu’un vendeur de province. Je met un terme à une activité laborieuse de VRP (voyageur représentant placier) sur 17 départements du sud de la france, rémunéré à la commission, non défrayé. Jours d’ouverture des commerces obligent je suis absent de mon domicile du mardi au samedi, et j’accumule 2.000 à 3.000 km par semaine. Terminé les week end passés à élaborer des plans de prospections et des feuilles de routes. Adieu les lundis où, sur les cartes IGN, je trace aux stabilo de couleurs différentes, une par jour, les étapes de la semaine et je prépare la valise. Plus jamais d’hôtels miteux de la côte d’azur, seuls ouverts hors saisons. Finis aussi, hélas, les restaurants du commerce ou de la gare, de l’arrière-pays ou pour 3 francs et 6 sous le voyageur de commerce est servi comme un roi car il est souvent le seul client de la taule.

C’est ainsi qu’à 800 mètres de chez moi, je deviens subitement salarié, commercial sédentaire. J’opère sur un marché gigantesque car toutes les organisations sont potentiellement clientes. A très forte croissance car on part de zéro.

Le métier est facile. Pour réussir, il suffit simplement d’être entouré par de talentueux techniciens, de bien répondre au téléphone et de faire son job correctement, notamment celui de savoir conclure le “good deal”.

Mon employeur, à l’origine tourné vers le grand public, souhaite que je développe le marché des entreprises et des administrations. Il m’a installé dans l’arrière boutique un bureau rien que pour moi avec des tiroirs vides réservés pour que j’y laisse mes affaires en cours et un téléphone à touches et à mémoire, grand luxe de l’époque : c’est la “Business Class”. Fin de la Renault 5 transformée en bureau mobile !

Trois caractéristiques majeures de cette activité ne m’ont pas échappé.

  • La nouveauté du métier représente fatalement une grande part d’inconnu, une certaine insécurité et impose un démarrage commercial à zéro. Pas de base clients installée.
  • Les produits et leurs options chiffrent vite, les marges sont colossales.
  • Les acteurs sont nouveaux, donc innovants et utilisateurs des dernières méthodes marketing/communication..

Le tout aboutit à ce que peu de monde se porte candidat. Les rémunérations sont plus élevées que dans tous les autres secteurs. A objectif atteint, c’est super bien payé. Je m’en souviens encore, j’ai un objectif annuel de facturation de 300.000 francs.

Marquer son territoire sans se faire remarquer

A dire vrai, au moment où je signe mon engagement, je n’ai aucune idée de ce que cela représente. Je n’ai même pas l’intuition de savoir si c’est faisable ou pas. C’est surtout l’enjeu qui me motive.  Ma mission est de m’infiltrer dans les entreprises. Pénétrer ces places fortes qui semblent acquises et bien gardées par les grands constructeurs  de mini et grands systèmes. Cela revient à bousculer un ordre établi, activité dont j’ai acquis quelques pratiques et expériences depuis l’enfance… Pour que ces géants du métier ne nous voient pas venir, il faut être astucieux. Leur puissance au sein des directoires est impressionnante. En termes de hiérarchie, dans les compagnies, il y a le PDG, juste à sa droite le Directeur Financier et de l’autre côté le Directeur Informatique. La technique, la commercialisation sont au second plan. Ce triumvirat, sous l’influence des grands faiseurs informatiques, assure la gouvernance et décide de qui a le droit ou pas de devenir fournisseur.

L’aveuglement des leaders, la résistance au changement, l’incompétence de décideurs boulonnés à leurs sièges, la frilosité des autres, les mauvais conseils de ceux qui ne veulent pas contrarier leurs clients, le besoin d’émancipation de certains collaborateurs sont autant de chance pour s’infiltrer tout en restant inaperçu.

Je me fais un petit plaisir, petit à petit, progressivement, unité par unité à ouvrir des comptes. C’est l’opération la plus difficile, trouver de la demande dans une entreprise et se faire référencer. Je m’acharne sur les grands groupes dont les sièges sont souvent à Paris. Je me dis en effet, qui en a vendu un, en vendra 10. Progressivement les unités deviennent dizaine puis c’est par palettes entières, l’air de rien que de plus en plus de micro ordinateurs  s’installent sur les bureaux des organisations privées et publiques, les paillasses des laboratoires,  de mon petit secteur de l’Hérault et du Gard.

Encore une fois s’applique la règle qui veut que pour tout nouveau marché émergent de nouveaux acteurs qui en deviendront les champions indéboulonnables. De nombreux fabricants challengers apparaissent rapidement apportant de nouvelles visions telles que l'industrialisation à outrance et des techniques marketing offensives dignes de la grande distribution. Certains opportunistes meurent aussi vite qu’ils sont venus, d’autres, très prometteurs, stimulent le marché.

Allo Houston ?

Je profite donc d’un petit voyage d’affaires à Houston, où avec quelques collègues nous sommes invités à visiter l’usine du très prometteur COMPAQ. Seulement 6 ans après sa création, l’entreprise dépasse le million de micro-ordinateurs vendus. La fabrique s’étale sur plusieurs hectares et a levé un très gros montant en capital risque. Elle affronte frontalement, directement le géant mondial, IBM “International Business Machine”,  surnommé “la big blue compagnie” à cause de son logo bleu et de l’importance de son parc installé au sein de clients les plus prestigieux et stratégiques du monde entier. A cette époque, pour promouvoir sa gamme de PC (Personnal Computer), la compagnie a choisi comme emblème publicitaire le personnage de Charlot. La compagnie n’a pas encore la culture de ces machines de toutes petites tailles, qui ne nécessitent pas de salles spéciales pour pouvoir fonctionner, aux prix ridiculement bas par rapport aux systèmes supérieurs mais non sans d’énormes prétentions techniques. Certaines mauvaises langues disent même que IBM signifie en réalité “I Buy Macintosh”. Macintosh, produit encore plus fou. Alors que tous les écrans fonctionnent en mode texte blanc sur fond vert, Macintosh a une interface graphique et une souris. C’est la réalisation d’un petit concurrent aujourd’hui célèbre, alors âgé d’à peine 12 ans et qui annonce pour septembre 88 une nouvelle révolution technique pour 7.700$ : le Macintosh IIx . Pour bien montrer qu’elle est prête à en découdre, la marque a choisi comme logo une pomme à moitié dévorée et se nomme naturellement Apple.

New York nous voila !

A propos de pomme justement, de Big Apple plus précisément, avant le retour sur Paris, notre “boss” nous offre un séjour découverte à New-York. Oui vous lisez bien, quelques jours de détente à New York, payés par la boite. Il faut avouer que l’entreprise connaît en France un certain succès et dégage des flux financiers dont les commerciaux dont je fais partie ne se plaindront pas. Grâce aux nouveautés et au marketing agressif, j’ai atteint mon objectif annuel en une ou deux commandes. L’argent coule à flot. Nous sommes en permanence dans le trio de tête des ventes des principaux constructeurs ou éditeurs de logiciels.

Nous allons vite découvrir que l’Amérique n’est pas la France.

1988 - Mai - John Fitzgerald Kennedy International Airport - New York

17 h 00 – New-York – Vol sans problème depuis Houston sur AA American Airlines –  arrivée à John F. Kennedy International (JFK), nous rassemblons nos bagages et nous sommes prêts à embarquer dans un autocar pour découvrir Manhattan.

18 h 00 – Le bus qui devait venir nous chercher se fait attendre. Suite aux  appels tonitruants de notre Directeur Commercial (Dir Com), l’agence de voyage française qui a organisé le séjour nous fait dépêcher sur place son correspondant local.

– 19 h 00 – Alors que nous ne le connaissons pas, on le voit venir de loin. Un homme pressé, sans bagage qui fend la foule, on se doute bien que c’est lui qui traverse le hall. Jeune, un peu en surpoids, gigotant fort nerveusement, il est tout ébouriffé et en sueur. Vêtu d’un large blouson gris, sans forme, ni élégance, son badge plastique dans laquelle est glissée sa carte professionnelle qui pend autour de son cou fait des aller et retour de gauche à droite et vice versa. Dans un bon français teinté d’un accent US, juste ce qu’il faut pour nous transmettre l’exotisme de notre présence ici, confus et remuant, il nous annonce que pour une raison inconnue, le bus a été annulé. Nous allons donc à l’hôtel en taxi.

– 19 h 30 – Voilà  notre groupe, une trentaine de personnes, hélant le maximum de Yellow Cab dans un tumulte totalement désordonné. Nous devons nous rendre à Manhattan où nous logeons. Selon que le chauffeur accepte ou pas deux passagers à ses côtés, on arrive à monter de 3 et 6 personnes par véhicule.

19 h 40 – Premières sueurs froides. Notre “Taxi driver” n’est ni un drôle, ni un bavard, la voix rauque, il parle plutôt avec des signes. Sous sa veste fripée, on devine un pistolet coincé dans la ceinture. Petite balafre sur la joue, grosses lunettes, teint blafard, il n’a accepté que trois personnes à son bord et à l’arrière. Avant que nous prenions place, il a déjà exigé que soit réglé d’avance le coût de la surcharge liée aux valises. Il semble énergique mais son fonctionnement en mode saccadé est assez étrange. On se demande s’il n’a pas tiré une petite ligne de stupéfiant avant de nous rejoindre. Quelques spasmes nerveux le traversent par intermittence. Welcome aboard !

Depuis l’aéroport, une voie réservée aux taxis mène jusqu’au cœur de la cité. Jusque là rien d’anormal. Mais voilà, visiblement l’homme ne supporte pas qu’on lui emprunte son couloir. Dés qu’il aperçoit un intru, sa main droite se bloque sur le klaxon. Ensuite, sans prendre la peine de ralentir, bien au contraire, par un petit coup musclé de son pied droit sur la pédale d’accélération qui force immédiatement  la boite de  vitesses automatique à rétrograder au rapport inférieur ce qui nous projette d’avant en arrière, dans un bien joli ronflement du puissant et gros moteur V12 (surement), s’appuyant sans aucune hésitation sur son pare choc avant, surement très résistant, “Plaf ! “ il tape sans ménagement l’arrière de tous les véhicules qui ne sont pas autorisés à circuler sur sa route personnelle. Quitte à ce que certaines voitures se cognent entre elles, ce n’est pas son problème, il ne les lâche que lorsqu’elles sont sorties de la dite chaussée. C’est en quelque sorte l’utilisation de la technique du chasse-neige, mais sans neige. “Dès l’aérogare, J’ai senti le choc, Faut rentrer dare dare, Dans la ligne de coke,… C’est pas du Ronsard, c’est de l’Amerloque… ” chantait un an plus tôt Claude Nougaro dans Nougayork. On y est ! Le résultat est que bien qu’en l’absence d’ordinateur de bord, notre pilote, quoiqu’il arrive, maintient sa vitesse. Aurait-il l’obsession que sa moyenne ne descende jamais en dessous du  niveau qu’il s’est fixé ? Il faut préciser que c’est une heure et un jour de semaine où le trafic est intense. A force de dégagement convainquant, il nous faut une heure pour arriver à l’hôtel situé sur Broadway.

20h30 – Chacun règle son taxi. Rassemblement de la troupe au Lobby. Dépose des valises. On nous annonce que l’agence américaine qui a réservé les chambres pour le compte de son homologue française, n’a jamais versé les acomptes attendus. Pour cause, elle a déposé le bilan il y a quelques jours, ceci expliquant aussi la non venue du bus et entraînant de surcroît probablement, que tout ce qui est prévu au programme s’en trouve mécaniquement annulé. Notre PDG qui ne manque ni d’aplomb, ni de ressources, c’est pour ca qu’il est PDG,  demande généreusement à son “Dir Com” de sortir sa Gold. “Cela ne sert à rien”, dit le réceptionniste, il n’y a plus aucune chambre disponible, même dans le haut de gamme. Le voyagiste français, blême, continue de dégouliner…

Le PDG s’énerve. Le Dir Com qui est à l’origine de l’idée de ses quelques jours de réjouissances, atterré, se décompose aussi et en perd son latin. Son phrasé devient complexe et incompréhensible. Il est totalement abasourdi. L’homme à la nature quelque peu fourbe, supporte très mal d’être mis en défaut devant le chef suprême. Le gentil organisateur propose de réunir les cartes de crédit de l’équipe dirigeante et d’y joindre la sienne afin de réserver un restaurant pour stocker et occuper l’équipe, lui donnant ainsi un répit pour trouver un logement. Insistant sur le fait que nous sommes à New York, qu’il est à peu près 21h, qu’il lui faut trouver 30 chambres individuelles. Ce n’est pas rien et bien que nous ne restions que quatre jours et trois nuits, ça fait un paquet de fric à avancer !  Sachant que les chambres doivent être réglées en intégralité immédiatement sinon elles ne sont pas réservées. Pas d’acompte ni de discount pour “late booking” !

Le PDG ne manque pas de lui faire remarquer, que la société qu’il dirige a déjà réglé l’intégralité du séjour y compris,  transport, repas, visites… Il n’est donc pas question qu’il mette un sou de sa poche. Il ne laissera pas sa carte perso. Il ne reste que celles de cinq personnes, les Directeurs, techniques, des achats, de l’informatique, Dircom et l’agent. Les deux derniers se mettent en chasse d’une solution.

C’est bien après le dessert et les nombreux digestifs offerts par les uns et par les autres que nos deux compères nous rejoignent. A voir leurs têtes, on suppose que pour se donner du courage, ils se sont offerts quelques verres de whisky au bar du restaurant. Coup de fil après coup de fil, il faut se rendre à l’évidence, ce n’est que dans des cinq étoiles qu’il reste suffisamment de chambres et encore, certaines sont des magnifiques suites situées sur le toit terrasse du building. Cela ne dérange pas le PDG ! Il est preneur ! Ouf ! Le staff de la boîte à usé les cartes sociétés jusqu’à la corde. Il a fallu qu’ils rajoutent quelques CB perso pour régler le solde du restaurant et pour la suite des festivités qu’ils fassent régler des prestations par mandat depuis Paris. Les deux organisateurs ne dormiront pas de la nuit, trop occupés à recomposer un programme de dernière minute afin que dès le lendemain au petit déjeuner tout soit en ordre de marche, comme si de rien n’était.

Il n’y a pas à dire, le correspondant est un bon professionnel, ce fut le cas, entre le café et les croissants, fatigué mais visiblement rassuré, il glisse une feuille A4 et nous présente le projet.

Les cartes bleues, noires, golds, silver étant plafonnées, il a fallu aussi réduire les frais de déplacement au strict minimum, c’est donc pour la marche que nous avons opté.  Nous en avons fait des kilomètres. Nous avions tellement arpenté les rues, les quartiers que nous avions l’impression de connaître Manhattan comme notre poche. De Harlem où nous avons eu la chance d’assister à une messe gospel à Lower East Side, de Soho au Queens, de Greenwich village à Central park, de Little Italy à l’Empire State Building… Tout a été fait à pied, y compris un petit encanaillement rapide dans le Bronx. Ce qui nous fait quand même arpenter une surface de 10 km de long sur 3 de large parcourue plusieurs fois. C’est épuisés que nous finîmes la visite de New York.

Le coup de grâce

Le dernier coup du sort eut lieu dans le bus qui nous ramène à l’aéroport pour un retour sur Paris. A peine sommes-nous en route, que mon voisin de voyage, qui n’est ni plus ni moins que mon supérieur, me demande de vérifier l’heure de décollage. Il se fout bien que je sois somnolent, il est le chef. Quelques coups de coudes insistants ont raison de mon repos. Il lui reste un bon paquet de dollars, en vrai monnaie, il veut savoir s’il a le temps de le dépenser. Il émet le voeu d’aller marchander, il ne sait pas faire autrement, dans la zone free taxe pour ramener à sa femme et ses enfants, parfums et objets électroniques, cadeaux introuvables en europe. Je sors le billet d’avion de mon passeport qui est dans mon portefeuille dans la poche intérieure de ma veste. Je lui donne l’horaire et je me rendors aussitôt, sereinement, car en bus il nous reste bien une heure trente de trajet.

Arrivée à l’aéroport. Tout semble en ordre. Je craque le reste de ma monnaie en achètant quelques T-Shirts et ne gardant qu’un seul billet de un dollar en souvenir, puis direction le comptoir d’enregistrement pour le départ. C’est évidemment le moment où on a besoin de son passeport et de son billet d’avion contenu habituellement dans le portefeuille rangé dans la poche intérieure. Stupeur, dans la poche, il y a bien le portefeuille, mais il ne porte en lui ni billet, ni passeport … Panique à bord. Je refais le chemin vers les boutiques, rien, puis vers le bus il est évidemment parti. Je signale donc à la douane la perte de tout papier d’identité valable ainsi que celle du titre de transport réglementaire et obligatoire quand on a un visa “touriste”. Pourtant de nature optimiste, j’avoue que dans cette capitale qui, du côté de Brooklyn, a donné naissance au crime organisé et à son chef Al Capone suivi de nombreux autres malfrats autrement célèbres, je n’imagine pas un seul instant qu’il soit possible de retrouver un bien si rare et si précieux. Bref, je me vois déjà en cabane, derrière le grillage métallique de West Side Story.

L’agent de voyage, s’étant cru bientôt libéré de ses voyageurs maudits, qui lui ont coûté au passage un sacré paquet d’argent dont on sait qu’il ne sait pas comment il va le récupérer, refusant absolument de me voir rester cloué au sol et de se voir hériter d’un sans papier, se débrouille pour contacter la compagnie d’autocar, qui elle-même contacte son chauffeur par radio, qui stoppe net son véhicule en plein sur le tarmac. Courant contre la montre jusqu’à l’arrière de son bus,  à l’endroit précis que je lui avais indiqué, le troisième siège dans la rangée de droite, il retrouve étalé au sol, passeport et billet en bon et dû forme. Dix minutes après, un flic qui ressemble à un GI, coiffé d’un casque blanc sur la tête, armé jusqu’aux dents, tenant le graal dans une main et de l’autre empéchant son armement de valginguer, s’appuyant vigoureusement sur ses bottes de septs lieues qui font un bruit d’enfer chaque fois qu’elles frappent le carrelage se dirige vers moi à toutes enjambées. C’est très étrange car  moi je le vois arriver au ralenti. J’entends derrière moi “Quick Quick!!” et lui fait de la voltige. Pile devant moi, il s’arrête d’un coup, se met au garde à vous, et me tend mes officielles et si inestimables pièces. “Thank You Sir !” D’un coup me voilà retrouvant une identité, une autorisation de sortie du territoire, des droits civiques et un soulagement comme je n’en ai rarement connu. La compagnie aérienne ne souffrant aucun retard, elle a astucieusement déjà enregistré l’ensemble du groupe et envoyé en soute le lot de bagages. C’est donc dans un esprit de “immediately boarding very speedy, please !” que j’emprunte à toute vitesse la passerelle. A peine ai-je baissé la tête et pénétré dans la carlingue que déjà la porte se ferme derrière moi, le zinc lui, commence tranquillement à reculer, mes camarades applaudissent. Ici, c’est New York ! Les avions n’attendent pas. Ils se suivent à une seconde, presque à touche-touche. La file d’attente est longue de plusieurs dizaines d’engins volants. Ce n’est pas un jeune franchouillard, provincial, tête en l’air qui va contraindre un commandant de bord à perdre sa place dans le cortège si bien rôdé; il ne souffre aucune modification de son plan de vol.

Comment s’est déroulé le vol ? Bien, enfin je suppose. A l’exception des moments me semble-t-il fréquents,  du passage des collations, plateaux repas et rafraîchissement de toutes sortes, j’ai dormi. Je ne fus pas le seul. En vitesse de croisière, au-dessus de l’Atlantique, le vrombissement si agréable des réacteurs fut couvert par de multiples ronflements à gorges déployées anticipant sûrement les effets du jet-lag restant à venir !

Bye Bye New York !

Quelques vues faites à New York en Mai 1986

Carte des principaux endroits visités à New York en Mai 1986

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