Mai 2020

Web Série Photographique – Exposition virtuelle

 » C’est aussi la France ! « 

Introduction

Un ensemble de vues, arrangées en thématiques pour dire simplement à celles et ceux qui ne connaîtraient pas ces fractions de secondes là, ces endroits là, c’est cela aussi la nation, c’est cela aussi la France !

 » C’est aussi la France ! « 

Disloquée, étriquée, anéantie, défigurée, délaissée, abandonnée, perdue, recluse, est-ce aussi la France ?

Une balade en ville, grande ou petite, même de jour, offre parfois, voire peut-être de plus en plus souvent, une rencontre avec l’abandon, la solitude, l’absence : un pas-de-porte fermé, une rue vidée, un quartier délabré.

 » Est-ce aussi la France ? « 

Si éloignés, au premier abord, des immenses immeubles de bureaux de la start’up nation, aux entrées marbrées, toutes clinquantes d’or et de métal brillant ; à mille lieues des business center qui s’occupent de notre PIB et de la valeur ajoutée ; juste au détour d’une rue, à peine en haut des marches, après l’angle du boulevard, soudain, c’est le désert, c’est le néant.

En un instant plus de passant qui passe, plus de chien qui erre, plus d’enfant qui joue, plus de commerçant qui commerce. Le silence, la solitude, le désarroi, l’angoisse.

– Est-ce l’abandon ?

– Est-ce définitif ?

– S’agit-il d’une fraction de seconde ou d’une éternité ?

La première fois que j’ai pris conscience de cette étrange situation, c’était en plein mois d’août, dans une ville en plein silence, en pleine absence. La caserne avait fermée quelques mois plus tôt. J’ai cru en trouver là l’explication.

Et puis, de façon répétitive, ailleurs, même aussi à côté de chez moi, de plus en plus nombreuses, des vitrines qui se vident,  des immeubles qui s’affaissent, des cités qui se délabrent.

– Pourquoi ces fermetures ?

– Quelles histoires se cachent derrière ?

– Comment en est-on arrivé là ?

Ces rues vides, ces boutiques à vendre, ces ruelles désertées, ces habitations étayées, ces mots parfois très violents, tagués sur le béton sont physiquement, très proches. Tout à côté des palaces, des hypers commerces, des centres-villes qui se veulent des centres de vie. Parfois même situés au coeur des centres commerciaux de renom.

A chaque fois, je ressens le même  sentiment. Je ne peux pas passer là et en rester là. J’éprouve comme une obligation de saisir mon smartphone, ou mieux mon boitier. Prendre un cliché comme on fait son devoir. Enregistrer cet instant. Figer cette situation immobile. Elle ressemble tellement à un délabrement.

Peut-être n’en est-il rien. A chaque fois j’hésite entre différents états d’esprit, jamais tranchés jusqu’ici : nostalgie, désarroi. Les interrogations sont nombreuses :

– la roue qui tourne ?

– Épiphénomène ?

– Ce sera mieux demain ?

Au fil de quelques années, cinq ans je pense, comme un geste automatique, j’amasse les prises de vues et puis…

Et puis, un jour de l’été 2019, suite à un article de presse, je me retrouve chez mon meilleur libraire avec entre les mains un livre intitulé « On ne vit qu’une heure ». 

Sous le titre, en rouge sur fond noir, trône sur la couverture, une photo en noir et blanc de cet homme, immense artiste décédé avant la cinquantaine. Il est assis à l’arrière d’une voiture dont le capitonnage laisse à penser à une DS des années 70.

Sa tête appuyée sur sa main gauche, Monsieur Jacques Brel, puisque c’est de lui dont-il s’agit, porte ou enlève de sa bouche une cigarette, il a les deux pieds posés sur le dos du fauteuil passager. Il a l’air préoccupé. Son regard ne pointe par vers l’objectif, mais vers l’avant droite de l’auto. Il semble fixer quelque chose, ou quelqu’un, au travers, derrière la vitre, un insecte se baladant sur le velours ? Peut-être est-il tout simplement dans ses pensées.

Si, j’aime beaucoup ce que fait Brel, l’écouter chanter m’est impossible. Il me met à chaque fois un sacré bourdon. Il me plombe ma journée toute entière. Alors je le lis.  Magie du phrasé, de l’écriture, de l’imagination ? Toujours est-il qu’en le lisant, c’est sa voix que j’entends, c’est son intonation qui me parle, c’est son accent qui chante à mes oreilles :

« Les timides*
Ça se tortille
Ça s’entortille
Ça sautille
Ça se met en vrille
Ça se recroqueville
Ça rêve d’être un lapin »

Ca vous fait le même effet ? D’ailleurs, je recommande un bouquin épatant qu’on peut emmener partout : « Tout Brel » aux éditions  10/18.

* Les timides, page 264 – « Tout Brel » aux éditions  10/18.

Bon, à vrai dire, ce n’est pas lui que je suis venu lire, puisque lui, je le connais. J’ai acheté le bouquin pour son auteur David Dufresne. Honte à moi, à ce moment-là, je ne le connais pas encore. Si quelques passages de ses écrits m’ont mis l’eau à la bouche, c’est surtout son idée, sa démarche qui m’ont attiré. David Dufresne est aussi journaliste, ce qui a son importance dans la façon de mener son récit. Se servir de Brel pour aller voir Vesoul, y faire des rencontres et nous raconter des histoires, de véritables histoires. L’idée est séduisante et astucieuse. Le sous-titre du livre l’annonce clairement « une virée avec Jacques Brel »

Dès les premières lignes, on embarque, plutôt l’auteur, David Dufresne, nous emmène voir cette ville avec l’artiste, ses chansons, mais pas seulement. Ce n’est qu’un prétexte. Au fil des pages, pas une seule photo. Au sens propre comme au sens figuré, pas un seul cliché. Pourtant, on y voit plein d’images, le camion pizza, le vieux restaurant, l’appartement HLM, l’hôtel désuet. On rencontre des gens, des vrais gens avec une vie, des sentiments forts, tels que la douleur et l’incompréhension de ces parents dont l’enfant est mort après s’être engagé dans une armée terroriste à l’étranger …

Une écriture fluide, forte, claire, humaniste, caractérise le style de David Dufresne.  Un travail besogneux, précis, d’écrivain/journaliste/reporter ou l’inverse, à chaque chapitre tout est nouveau, chansons, lieux, ambiances, personnages, récits, rencontres et émotions mais jamais un avis personnel ne vient polluer la réalité de la situation.

Vesoul n’est pas Paris. Ville de province, loin de la mer, loin des médias, mais peut-être au cœur de la vraie vie. Celle des gens normaux.

 

Cet homme regarde, écoute, raconte, écrit et nous donne envie de vie. Ces mots parlent justes, sincèrement, sans fioriture. Ils nous donnent la chance de pouvoir voir, écouter et comprendre. Il nous permet des rencontres fortes, intimes. Il nous emmène dans un voyage lointain et pourtant proche : Vesoul. Oui, Vesoul !

Une fois le livre terminé, que dis-je dévoré, à mon insu, un étrange processus s’est mis en oeuvre. C’est là que tout a basculé. Mon cerveau, pour je ne sais quelle raison, s’est mis à assembler des images, à associer des idées, à éclairer des visions puis, lourdement, quotidiennement, à m’inciter, à insister, à vouloir revoir, à exiger que soit réouverte ma petite collection de photos numériques, si bien classées dans le dossier mal nommé « La France étriquée ».

Triste jugement de valeur, du soi-disant photographe que je suis, qui n’a pas compris ce qu’il photographiait. C’est d’ailleurs sûrement pour cela que j’ai saisi chaque vue : par besoin. Sans savoir, ni comprendre, la vérité, la réalité, l’histoire. Juste un instant, un moment avec ou sans conséquence, sans obligatoirement avoir de séquences, ni d’idée précise, mais la nécessité de déclencher et de saisir. Capter, capter, je verrais après. Je prends le parti de ne pas prendre de personnages, parce que je ne veux pas stigmatiser une impression, une situation, un moment qui ne sont sûrement pas la réalité brute. Et puis, faut bien l’avouer, les endroits sont souvent déserts.

Concours de circonstance ? Finalement, les personnages qu’il n’y a volontairement pas sur mes photos, ne sont-ils pas absents car ils sont déjà postés sur les ronds-points, les boulevards, les manifs, encerclés par les fumées de lacrymos ?

Hasard étrange, en effet, le mouvement des gilets jaunes se déclenche quelques semaines après ma lecture d’« On ne vit qu’une heure » de David Dufresne.

Ce livre, aurait-il voulu  prévenir un peu du désarroi d’une partie de France ?

Ce mouvement,  n’est-il pas la conséquence logique, d’un abandon systématique, automatique, continuel de tout un travail de démolition par un état incompétent ou totalement inconséquent. Droit, justice, emploi, éducation, santé ont finis aux abonnés absents touchant au plus profond la dignité, la légitimité de toute une partie d’un peuple désabusé ?

C’est donc la lecture de cet ouvrage qui a fait germer l’idée de ce modeste assemblage d’images qu’aujourd’hui je présente en exposition virtuelle. Il ne me semble d’aucuns intérêts d’indiquer les lieux exacts des prises de vues, car, c’est comme une épidémie virale, ça peut toucher tout le monde (ou presque) il n’y a pas de réels critères. Une identification précise ne rajouterait rien. C’est là, en France, à deux pas ou à des centaines de kilomètres de chez soi. Il suffit de bien regarder. C’est la conséquence de circonstances.

Ce sont des clichés, sans ambition, ni message, autre qu’un témoignage. Il s’agit d’une simple envie de donner à voir « la fraction de seconde », cette conjonction d’un décor, d’une ambiance, d’une situation qui m’a poussé à déclencher. Clic/clac  en une fraction de seconde est enregistrée cette fraction … de seconde, de minute, d’heure, de journée, de semaine d’absence. On ne sait pas dire la durée de la situation, ni si elle est passagère ou durable.

Un ensemble de vues, arrangées en thématiques pour dire simplement à celles et ceux qui ne connaîtraient pas ces fractions de secondes là, ces endroits là, c’est cela aussi la nation, c’est cela aussi la France !

A chacune et chacun de comparer cette fraction de seconde avec celle, réelle, qu’elle/il traverse au moment où son regard se pose sur la photo.

À chacune et chacun de laisser son esprit émettre ou pas un avis, une idée, un sentiment sur la comparaison entre ces deux fractions de seconde.

Je vous remercie de votre venue réelle sur la virtuelle exposition !

JJF

Mai 2020

PS: Ce texte et les prises de vues datent d’avant la crise sanitaire Covid-19 de 2020.

A propos de l’exposition

Initialement diffusée du 1er au 16 mai 2020 pour accompagner quotidiennement la période de confinement, il est indiqué « Peut-être s’achèvera-t-elle alors que la France sera déconfinée ? » et ce fut le cas. Un premier déconfinement des zones vertes ayant eu lieu le 11 mai 2020, la dernier volet de l’expo étant le 16 mai.

L’exposition « c’est aussi la France » rassemble près de 130 clichés pris pendant cinq années, texte et prises de vues datent d’avant la crise sanitaire Covid-19 de 2020. Elle est organisée en 16 séries, de 11 thématiques.

Déroulez le sommaire détaillé de l’expo en cliquant sur le bouton ci-dessous.

A propos de David Dufresne

Sa Bio express (source site de l’auteur) : Écrivain, auteur et réalisateur de documentaires intéractifs, journalisme à l’ancienne, punk rock et contre filatures, David Dufresne vient de signer « Dernière sommation » (Grasset, 2019), son premier roman, après une dizaine d’ouvrages d’enquête dont « On ne vit qu’une heure, une virée avec Jacques Brel » (Le Seuil, 2018) et « Tarnac, magasin général » (Calmann Lévy, Prix des Assises du Journalisme 2012), salué comme « un petit chef d’œuvre » par Le Monde.

La suite sur le site de l’auteur : http://www.davduf.net/

Le site vers l’ouvrage : « On ne vit qu’une heure » aux éditions du Seuil https://www.seuil.com/ouvrage/on-ne-vit-qu-une-heure-david-dufresne/9782021364507

David Dufresne est aussi l’auteur de « Allo Place Beauveau » où depuis décembre 2018, il récapitule sur son fil Twitter les #violencespolicières dans les mouvements sociaux. Ce projet a reçu le Grand Prix du Journalisme 2019. http://www.davduf.net/-allo_place_beauvau-

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