C’est aussi la France !

Disloquée, étriquée, anéantie, défigurée, délaissée, abandonnée, perdue, recluse, est-ce aussi la France ?

Une balade en ville, grande ou petite, même de jour, offre parfois, voire peut-être de plus en plus souvent, une rencontre avec l’abandon, la solitude, l’absence : un pas-de-porte fermé, une rue vidée, un quartier délabré.

Si éloignés, au premier abord, des immenses immeubles de bureaux de la start’up nation, aux entrées marbrées, toutes clinquantes d’or et de métal brillant ; à mille lieues des business center qui s’occupent de notre PIB et de la valeur ajoutée ; juste au détour d’une rue, à peine en haut des marches, après l’angle du boulevard, soudain, c’est le désert, c’est le néant.

En un instant plus de passant qui passe, plus de chien qui erre, plus d’enfant qui joue, plus de commerçant qui commerce. Le silence, la solitude, le désarroi, l’angoisse. Est-ce l’abandon ? Est-ce définitif ?

La première fois que j’ai été confronté à cette étrange situation, c’était en plein mois d’août, dans une ville où la caserne avait fermée quelques mois plus tôt. J’y ai cru en trouver là les explications.

Et puis de façon répétitive, ailleurs, aussi à côté de chez moi, des vitrines vides, plus nombreuses, des immeubles qui s’affaissent, des cités qui se délabrent rapidement.

Pourquoi ces fermetures ? Quelles histoires se cachent derrière ? Comment en est-on arrivé là ?

Ces rues vides, ces boutiques à vendre, ces ruelles désertées, ces habitations étayées, ces mots parfois très violents tagués sur le béton sont physiquement, très proches. Tout à côté des palaces, des hypers commerces, des centres-villes qui se veulent des centres de vie. Parfois même situés au coeur des centres commerciaux de renom.

A chaque fois, je ressens le même  sentiment. J’éprouve comme une obligation de saisir mon smartphone, ou mieux mon boitier, et devoir prendre un cliché. Enregistrer cet instant. Figer cette situation immobile. Elle ressemble tellement à un délabrement. Peut-être n’en est-il rien. A chaque fois j’hésite entre différents états d’esprit, jamais tranchés jusqu’ici : nostalgie, désarroi. Les interrogations sont nombreuses : la roue qui tourne ? Épiphénomène ? Ce sera mieux demain ?

Au fil de quelques années, cinq ans je pense, comme un geste automatique, j’amasse les prises de vues.

Un jour de l’été 2019, suite à un article de presse, je me retrouve chez mon meilleur libraire avec entre les mains un livre intitulé « On ne vit qu’une heure ».  Sous le titre, en rouge sur fond noir, trône sur la couverture, une photo en noir et blanc de cet homme, immense artiste décédé avant la cinquantaine. Il est assis à l’arrière d’une voiture dont le capitonnage laisse à penser à une DS des années 70. Sa tête appuyée sur sa main gauche, Monsieur Jacques Brel, puisque c’est de lui dont-il s’agit, porte ou enlève de sa bouche une cigarette, il a les deux pieds posés sur le dos du fauteuil passager. Il a l’air préoccupé. Son regard ne pointe par vers l’objectif. Il semble fixer quelque chose, quelqu’un au travers de la vitre droite de l’auto. Peut-être est-il tout simplement dans ses pensées.

J’aime beaucoup ce que fait Brel, sauf que je ne peux pas l’écouter chanter. Il me met à chaque fois un sacré bourdon. Alors je le lis. D’ailleurs, je possède un bouquin épatant qu’on peut emmener partout : « Tout Brel » aux éditions  10/18.

Bon, à vrai dire, ce n’est pas lui que je suis venu lire, puisque lui, je le connais. J’ai acheté le bouquin pour son auteur David Dufresne. Honte à moi, à ce moment-là, je ne le connais pas encore. Si quelques passages de ses écrits m’ont mis l’eau à la bouche, c’est surtout son idée, sa démarche qui m’ont attiré. Se servir de Brel pour aller voir Vesoul, y faire des rencontres et nous raconter des histoires.

Dès les premières lignes, on embarque, plutôt l’auteur, David Dufresne, nous emmène voir cette ville avec l’artiste, ses chansons, mais pas seulement. Ce n’est qu’un prétexte. Au fil des pages, pas une seule photo. Au sens propre comme au sens figuré, pas un seul cliché. Pourtant, je vois plein d’images, le camion pizza, le vieux restaurant, l’appartement HLM. Je fréquente pleins de personnages… Une écriture fluide, forte, claire, humaniste, un travail d’écrivain/journaliste/reporter ou l’inverse, à chaque chapitre tout est nouveau, chansons, lieux, ambiances, personnages, récits, rencontres et émotions. Vesoul n’est pas Paris.

Ville de province, loin de la mer, loin des médias, mais peut-être au cœur de la vraie vie. Celle des gens normaux.

J’aime la façon dont cet homme regarde, écoute, raconte, écrit.

C’est là que tout a basculé. Une fois le livre terminé, que dis-je dévoré, mon cerveau, pour je ne sais quelle raison, s’est mis à m’inciter, à insister, à vouloir revoir, à exiger que soit réouverte ma petite collection de photos numériques, si bien classées dans le dossier mal nommé « La France étriquée ».

Triste jugement de valeur, du soi-disant photographe que je suis, qui n’a pas compris ce qu’il photographiait. C’est d’ailleurs sûrement pour cela que j’ai saisi chaque vue : par besoin. Sans savoir, ni comprendre, la vérité, la réalité, l’histoire. Juste un instant, un moment avec ou sans conséquence, sans obligatoirement avoir de séquences, ni d’idée précise, mais la nécessité de déclencher et de saisir. Capter, capter, je verrais après. Je prends le parti de ne pas prendre de personnages, parce que je ne veux pas stigmatiser une impression, une situation, un moment qui ne sont surement pas la réalité brute.

Hasard, le mouvement des gilets jaunes se déclenchera quelques semaines après ma lecture d’« On ne vit qu’une heure » de David Dufresne. Finalement, les personnages qu’il n’y a volontairement pas sur mes photos, ne sont-ils pas absents car ils sont déjà postés sur les ronds-points, les boulevards, les manifs, encerclés par les fumées de lacrymos ?

Ce livre, aurait-il voulu  prévenir un peu le désarroi de cette partie de France ?

C’est donc la lecture de cet ouvrage qui a fait germer l’idée de ce modeste assemblage d’images qu’aujourd’hui je présente en exposition virtuelle. Il ne me semble d’aucuns intérêts d’indiquer les lieux exacts des prises de vues, car, c’est comme l’épidémie, ça peut toucher tout le monde (ou presque) il n’y a pas de réels critères. Une identification précise ne rajouterait rien. C’est là, en France, à deux pas ou à des centaines de kilomètres de chez soi. Il suffit de bien regarder.

Ce sont des clichés, sans ambition, ni message, juste un témoignage. Il s’agit d’une simple envie de donner à voir « la fraction de seconde », cette conjonction d’un décor, d’une ambiance, d’une situation qui m’a poussé à déclencher. Clic/clac  : la fraction de seconde où est enregistrée cette fraction … de seconde, de minute, d’heure, de journée, de semaine d’absence. On ne sait pas dire la durée de la situation ni si elle est passagère ou durable.

Un ensemble de vues, arrangées en thématiques pour dire simplement à celles et ceux qui ne connaîtraient pas ces fractions de secondes là, ces endroits là, c’est cela aussi la nation, c’est cela aussi la France !

Ensuite,  à chacune et chacun de comparer cette fraction de seconde avec celle, réelle, qu’elle/il traverse au moment où son regard se pose sur la photo. À chacune et chacun de laisser son esprit émettre ou pas un avis, une idée, un sentiment sur la comparaison entre ces deux fractions de seconde.

Je vous remercie de votre venue réelle sur la virtuelle exposition !

JJF

Mai 2020

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Détails de l’exposition

L’exposition virtuelle s’étale sur 16 jours en 16 séries, une par jour, de 11 thématiques du 1er au 16 mai. C’est près de 130 clichés pris pendant cinq années. Peut-être s’achèvera-t-elle alors que la France sera déconfinée ?

  • 1er et 2 Mai – La nationale – 14 Photos
  • 3 Mai – La Grand rue – 8 photos
  • 4 Mai – L’abandon – 10 photos
  • 5, 6 et 7 Mai – Pas de porte – 33 photos
  • 8 et 9 Mai – Traces d’activités – 17 Photos
  • 10 Mai – Ruelles étriquées – 9 Photos
  • 11 Mai – Portes closes – 11 Photos
  • 12 et 13 Mai – Habiter, s’abriter – 13 photos
  • 14 Mai – Etayer, résister – 9 photos
  • 15 Mai – Super marché – 6 Photos
  • 16 Mai– L’espoir – 9 photos

A propos de David Dufresne

Sa Bio express (source site de l’auteur) : Écrivain, auteur et réalisateur de documentaires intéractifs, journalisme à l’ancienne, punk rock et contre filatures, David Dufresne vient de signer « Dernière sommation » (Grasset, 2019), son premier roman, après une dizaine d’ouvrages d’enquête dont « On ne vit qu’une heure, une virée avec Jacques Brel » (Le Seuil, 2018) et « Tarnac, magasin général » (Calmann Lévy, Prix des Assises du Journalisme 2012), salué comme « un petit chef d’œuvre » par Le Monde.

La suite sur le site de l’auteur : http://www.davduf.net/

Le site vers l’ouvrage : « On ne vit qu’une heure » aux éditions du Seuil https://www.seuil.com/ouvrage/on-ne-vit-qu-une-heure-david-dufresne/9782021364507

David Dufresne est aussi l’auteur de « Allo Place Beauveau » où depuis décembre 2018, il récapitule sur son fil Twitter les #violencespolicières dans les mouvements sociaux. Ce projet a reçu le Grand Prix du Journalisme 2019. http://www.davduf.net/-allo_place_beauvau-

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La suite dés le 1er Mai 2020