Jour de pentecôte 2018

PORT DE L’HERAULT

La scène, l’environnement, l’établissement et les personnages sont réels. Le nom du bar, et sa ville sont modifiés. Les photographies ont l’unique vocation d’illustrer le récit qui a l’origine se déroule un peu plus loin d’ici.

Marinette et ses cigarettes

« Il te demande au téléphone ». Marinette s’avance au comptoir en tendant son vieux téléphone portable au barman.

Petite, un peu courbée, toute de gris vêtue, bien que d’un autre âge, elle doit avoir entre 70 et 80 ans, elle Marinette est alerte mais visiblement n’a pas toute sa tête. Elle est souriante. Très concentrée sur sa mission. Elle doit ramener le paquet de cigarette qu’on lui a demandé. Elle ne semble ni malheureuse, ni contrariée par le refus qu’elle vient d’avoir. Elle insiste encore une fois auprès du tenancier.

« Je t’ai dit que j’ai pas le temps, je bosse moi » lui répond-il sèchement

– Et la dame, elle est pas là ? 

– Non je te dis y a personne ».

Personne ne semble étonné de l’évènement. Elle quitte le bistrot.

II ne semble pas qu’il y ait âme qui vive ici.

Bien qu’il soit 14H00 passées,  qu’ici sur ces quais résident un millier d’habitants, dans cette zone portuaire, à deux pas du centre ville tout est désert. Même la superette est fermée. 

Près du bistrot, le port de commerce. Photo © JJF 2018 

C’est en limite du quartier, là où le quai fait un angle droit,  dans le bar-tabac qu’en ce jour de pentecôte,  rencontrer du monde est possible. L’établissement est connu, depuis  longtemps car il est ouvert de 6 h à minuit en semaine et à partir de 7 heures les dimanches et jours fériés.

Il est l’ultime secours des fumeurs qui ont oublié de s’approvisionner en tabac aux heures ouvrées.

Si le passage est une des règles d’or du commerce, alors il est idéalement situé. En temps normal le trafic est intense. Passent ici, des norias de poids lourds, des taxis, des deux roues et les traditionnels automobilistes. Cet après-midi aucune voiture n’est garée devant. C’est aussi le résultat de la verbalisation par vidéo mise en place par la ville en 2016, témoigne un client.

Il est midi à l’heure solaire. Le soleil brille.  L’air reste frais pour la saison. A l’intérieur du bar, la luminosité est jugée suffisante car il n’y a aucune lumière d’appoint. Le contraste est fort avec l’extérieur. Dedans c’est la pénombre. Un vaste comptoir à angle droit occupe tout un côté. A travers les rideaux on aperçoit le port de commerce et la fumée d’un cargo.

Entrée d’un port bien connu en Méditerranée – Photo © JJF 2019

Quatre ou cinq clients, des hommes exclusivement,  discutent devant une boisson « sans alcool ». « Sans alcool, c’est une façon de demander une marque bien précise et bien alcoolisée d’une célèbre boisson anisée », s’amuse un consommateur.

Mise à part une serveuse, qui se tient prête à s’occuper du réapprovisionnement, il n’y a  pas d’autres femmes. Une télévision géante diffuse des clips de musique asiatique.   Elle est étonnamment disposée à l’opposé du comptoir fixée au mur. Est-ce pour que le barman puisse la regarder aux heures creuses ? En tous cas, cela contraint les consommateurs à se retourner pour la voir.

Une enseigne du loto se reflète sur le zinc usé du bar. Dans cette atmosphère sombre qui pourrait apparaître feutrée par l’absence de lumière d’appoint, le niveau sonore lui est très élevé.  Au fur et à mesure que la quantité de verres absorbés augmente, plus les clients parlent forts. La  télé, dont on a l’impression quelle ne  diffuse que dans les aiguës, affiche un mélange de musique chinoise et de publicités incompréhensibles. Il devient difficile de tenir une conversation.

« Il ne peut plus faire crédit ».

« Il ne peut plus faire crédit le barman », d’une voix forte, mon voisin de bar  tente  de couvrir le bruit ambiant et  poursuit : « ce serait pour un café ça irait, mais là c’est pas possible… ». IL finit son anisette, repose violemment le verre qui claque sur le bar, reprend sa respiration et d’une voix terne explique, « le tabac c’est très strict, elle le sait, Marinette, c’est pour ça qu’elle est partie sans rien dire ».

La ville de Sète vue depuis le haut du Mont Saint-Clair – Photo © JJF 2018 

Ici, Marinette fait partie du paysage. Elle a l’habitude de venir avec un porte monnaie remplit de toutes petites pièces. Le contenu de sa bourse n’est jamais suffisant pour régler ce qu’elle vient chercher : un paquet de cigarettes. Elle repart toujours sans. Quant à l’identité de la personne qu’elle a au bout du fil, nul ne sait s’il y en a une, c’est un mystère. En tous cas, pour Marinette, ce bistrot est un sacré repère ou un repère sacrè. Comme un phare balise une entrée de port, ce bar rythme le déroulement de sa journée. C’est certain, demain elle reviendra, mais jusqu’à quand ?

Le bistrot vient d’être vendu à un jeune couple d’origine asiatique. La semaine prochaine, le barman qui n’est autre que l’ancien propriétaire, change de crèmerie.

 Il y aura peut-être quelques changements de nature à contrarier Marinette.

Epilogue

En 1977, j’ai 19 ans, dans mon train de banlieue quotidien, je lis les journaux. Je crois que c’est dans Libé que je tombe sur un reportage photo en noir et blanc dont je me souviens encore. Il raisonne en effet, avec des sujets qui me préoccupent depuis que j’ai 15/16 qui sont les alternatives en matière d’éducation et de scolarisation. Mes bouquins de chevet sont alors la méthode Freinet, « Libres Enfants de Summerhill » de A S. Neill ou encore « Lettre à une maîtresse d’école », par les enfants de l’école libre Barbiana. Tout ceci fait écho à mon exigence et au besoin de liberté qui m’anime encore aujourd’hui.  Déjà quelque peu opposé à l’emprisonnement systématique des petits délinquants, l’article me démontre, photos à l’appui, que même pour ceux qu’on appelle à l’époque couramment des « fous » il est possible de les laisser en liberté. Baptisé « San Clemente » d’un certain Raymond Depardon, il témoigne d’une expérience d’un asile psychiatrique ouvert. Il porte le nom de la petite île de la lagune de Venise sur laquelle il est implanté : San Clemente. Pour son repeortage Raymond Depardon  se promène parmi les patients qui eux même sont en liberté. Avec toute l’humanité que l’on lui connaît à ce talentueux photographe, il fixe sur le papier en noir et blanc des visages, des attitudes, des postures marquantes. En 1980, il retourne à San Clemente mais cette fois avec une caméra  qui aboutit au film documentaire du même nom. Ces photos, ces cinquante minutes animées, capturées librement au sein de l’asile font naitre une tendresse, un attachement à ces gens perdus dans leur monde et démontre que cloîtrer des gens au prétexte qu’ils n’ont plus tout à fait toute leur tête ne peut pas être une réponse systématique.

Quoiqu’on en dise pour le justifier, même au prétexte de protection pour le sujet qui n’a plus toute sa tête, l’enfermement automatique n’est souvent qu’une sanction injuste, une douloureuse punition et surtout elle concrétise cruellement une fuite en avant de la part des bien-pensants.

Alors avant d’enfermer nos fous, nos anciens, nos Marinette, mettons nous, ne serait-ce que quelques minutes à leur place, leur tête et regardons autour d’eux. Réfléchissons à qui nous sommes réellement et à ce que nous faisons.

Texte, prise de vues, montage, traitement © JJF - 2020