Fiction

Cette fiction/nouvelle se compose de quatre parties. Deux textes, parties 1 et 4, encadrent deux vidéos parties 2 et 3.

Première partie

Quelque part dans le pacifique

Matahi le sait, nul besoin de s’aventurer trop au large. Même en faible profondeur les eaux sont poissonneuses. Il suffit de passer la barrière de corail puis de plonger dans le liquide turquoise, de s’immobiliser et d’observer attentivement. La pêche a un petit air de chasse aux aguets. Se maintenir le plus possible en position d’arrêt, flotter, ne plus bouger, ne pas faire de vagues : c’est ça le secret quand on est le prédateur. La proie, capable de nager dans les grands fonds peut se faire parfois désirer. La plupart du temps elle se déplace seule. Avant qu’elle ne remonte, il faut parfois l’attendre longtemps. Lorsqu’elle approche de la surface, ses écailles grises brillent à la lumière du soleil. C’est alors facile de la repérer. Ce reflet bleuté scintillant est comme un signal.

Coup de chance, cette fois, la pister,  la loger et enfin l’harponner ne fut pas bien long. Que d’adresse ! En un seul tir, il l’a capturée. C’est une belle pièce. “Elle est très grosse, très lourde, elle mesure au moins la moitié de la longueur du bateau. Elle est sûrement bien supérieure au gabarit minimum imposé par la tribu”, pense-t-il avec fierté. Si l’attraper fut rapide, il lui aura fallu un bon moment pour l’épuiser et la ramener à bord. Transpercée de part en part, elle continuait à se débattre. Matahi est d’autant plus attaché à réussir ce premier combat, qu’il fait partie de son apprentissage. Le gagner est une condition impérative de son initiation. Sans trop réfléchir, il en a profité pour attraper quelques poulpes qui se hasardaient sur son passage. Le tout est bien entassé dans le fond de la petite barque, là où stagne toujours un peu d’eau. C’est une sorte de garde-manger naturel.

Une fois ses trophées bien calés, il peut entreprendre la navigation dans le sens du retour. Avec un vent bien orienté, il faut rarement plus de deux heures avant de toucher terre.

Matahi vient d’avoir quinze ans. Ccomme l’exige la coutume, au petit matin, équipé de la lance qu’il a fabriqué avec grand soins. C’est une tige en bambou, bien droite, bien rigide, à tête pointue, dangereusement tranchante, qu’il a taillé en triangle effilé dans un bout d’os bien affûté. Passage à l’âge adulte oblige, il a quitté son île. Pour l’occasion, suprême présent, son grand-père maternel s’est levé très tôt. Le regardant pousser la lourde pirogue dans l’eau, il est venu lui taper sur l’épaule et lui remettre la machette que son père lui avait remis au même âge, en de pareilles circonstances. Face à face silencieux. Prenant bien soin de ne pas se toucher, l’objet passe lentement des mains de l’ancien vers celles du jeune. La transmission s’opère avec solennité. Un court instant, sans dire un mot, ils relèvent la tête et se regardent dans les yeux. Chargé d’émotion, sans attendre, le patriarche se retourne lentement. D’un pas mesuré mais assuré, de sa démarche chaloupée, il reprend nonchalamment son chemin. Au loin, sans une œillade, il esquisse un signe de la main. Matahi est désormais doté d’un outil indispensable aux multiples usages. C’est le seul objet en métal du bord. En cas de problème, il est aussi un équipement de survie.

La règle est de mise, Matahi navigue en solitaire. C’est la première fois qu’il est seul, vraiment tout seul, qu’aucune flottille ne l’accompagne, qu’aucun copain ne partage son bord. L’immense étendue d’eau semble lui être totalement réservée.

Sa tâche initiatique consiste à ramener au village le fameux poisson d’argent. Pour être recevable, le rite impose que la bête pèse au moins l’équivalent de six noix de coco. Il s’y voit déjà. Ce soir, pied nu, le corps enduit de la cendre sacrée,  le torse gris éclairé par les flammèches orange et dansantes de quelques flambeaux, il s’avancera fièrement dans la pénombre jusque devant la maison des esprits. Entre ses mains, emballée dans des feuilles de bananiers, sa lourde et grande prise. Il l’a déposera délicatement sur la petite table de bois rouge autour de laquelle est réuni le conseil des anciens. Devenu ainsi adulte, il aura droit à cette boisson fortement alcoolisée, issue de la macération de plusieurs racines : le waka. Il est impatient de tremper ses lèvres pour la première fois dans ce bol en bois qu’il saisira virilement entre ses deux mains, en homme, comme le font les anciens. Y penser, l’excite, il a hâte d’y être. Déjà, il sent les battements de son cœur s’accélérer. Une agréable tension l’envahit : peut-être est-ce un aperçu du sentiment de bonheur ?

Sacré météo !

Si au départ tout s’est relativement vite et bien passé, la suite est plus épique. Un phénomène météo inhabituel est venu perturber sa navigation. Des vents instables, contraires, parfois puissants, puis tournants, des courants forts et variés, l’empêchent de rentrer en ligne droite vers la plage qui borde le village. Il doit zigzaguer. A force de virements répétés et d’empennages multiples, sans s’en apercevoir, il s’est éloigné de la côte. Accentué par une drôle de brume jaunasse, rapidement, le rivage disparu de l’horizon. Avec la tête toute déboussolée, il n’arrive plus à se repérer et commet plusieurs erreurs de cap. Alors qu’il pensait toucher terre rapidement, le garçon découvre à chaque fin de manœuvre, tant à droite qu’à gauche, tant devant que derrière : l’océan. Rien que de l’eau à l’infini. Impossible de situer le nord, le voila totalement désorienté. Il ne sait définitivement plus quelle est la direction de la bonne route et quel point fixer pour rentrer. L’impression de tourner en rond et de faire du sur-place commence à l’énerver un peu. Il ne peut même pas quantifier le niveau éventuel de sa dérive puisque tout repère tangible est absent de sa vision. Ça le contrarie de plus en plus. La sensation de perdre le sens de l’orientation lui est fort désagréable.

Pour couronner le tout, quelle que soit l’heure, les éléments lui sont défavorables. L’océan n’est guère clément. Les vagues hachées dans tous les sens sont teigneuses, parfois brutales. Ballotant l’embarcation dans tous les sens, elles rendent le pilotage très inconfortable. Les cieux sont embrumés, la visibilité réduite, le ciel voilé. Le soleil camouflé diffuse insidieusement un rayonnement si fort qu’il en est éblouissant. Il fait le même effet que la flamme du feu de camp  lorsqu’on la fixe trop longtemps. Ça donne mal à la tête. La nuit, ce n’est pas mieux. D’un noir profond, les étoiles masquées, la lune invisible, autant de repères disparus auxquels il est impossible de se raccrocher pour s’orienter. Les jours et les nuits s’enchaînent. La quatrième vient de s’achever.

Pourtant, jamais il ne s’affole, la mer est son élément. Cette petite aventure, cet imprévu, ne sont finalement pas pour lui déplaire. Il jouit de cette solitude où il apprend aussi à être lui-même, où il se découvre étonnement serein et en définitive assez à l’aise malgré la tourmente et son énervement. 

Il a suffisamment à boire et à manger.  En marin avisé, il a chargé son embarcation de plusieurs noix de coco et de quelques limes. Il a de quoi les ouvrir pour s’abreuver et se restaurer. Deux petits trous dans la noix de coco verte, suffisent à faire couler le liquide pour se désaltérer. Un coup de coupe-coupe dans celles qui sont mûres et voici deux bons morceaux de chair bien blanche pour calmer la faim. Au pire, il navigue sur un garde-manger. Après l’avoir laissé macérer au soleil dans une demie coque de coco arrosée de jus de limes, il n’a qu’à déguster cru le fruit de sa pêche.

Dans l’immédiat, en homme courageux et raisonné, il ne voit aucun motif de s’angoisser. Il faut être attentif à la consommation de victuaille et prendre garde à ne pas envoyer par le fond le précieux héritage de son grand-père. Compte tenu de son poids, immanquablement en cas de chute, il coulerait immédiatement à pic et priverait le navigateur d’un accessoire indispensable.

Les jours passent, paisiblement. Mis à part les grincements du bois de l’embarcation et le battement lent de la voile qui va et vient d’un bord à l’autre, un léger bruit d’eau qui heurte la coque de temps en temps, c’est désormais le silence. Aucun flux et reflux qui annonceraient une grève lointaine vers laquelle se diriger, pas plus que le son du déchirement de vagues qui signifierait la proximité d’une barre de corail et la probabilité d’un atoll proche. Encore moins de chants d’oiseaux. Il ne semble manifestement pas y avoir de terres dans le voisinage. Il faut avancer, il faut donc naviguer. Depuis un long moment, il n’y a plus aucun vent, pas même une brise. A défaut de bénéficier d’un peu d’air dans la toile, utiliser la pagaie est la seule solution, mais si la terre est loin, le rameur sera épuisé avant d’être arrivé. 

Plus inquiétant, ce quatrième matin lors de son inspection quotidienne, Matahi constate que le balancier de la pirogue, au niveau de son attachement à la coque principale, a des velléités de prendre sa liberté. Si la fibre de coco qui retient l’assemblage des pièces lâche complètement, le flotteur latéral sera indépendant et il risque d’aller vivre sa vie au loin. La stabilité de l’embarcation s’en trouvera fortement contrariée voire compromise. La réparation en pleine mer est impossible car trop dangereuse.

Avant que le vent ne forcisse et que les vagues ne grossissent, ce qui arrivera inéluctablement, il faut vite trouver un endroit où atterrir pour rafistoler et refaire les liens . Avec cette maudite pétole ce n’est pas gagné. Aucun filet d’air, aucune risée en vue. La mer est d’huile et la température ne cesse de grimper. Transpirant par tous les pores, Matahi ruisselle déjà généreusement, sa peau couleur brune, brille, luit, dégouline. Ce ne sont pas les vêtements qui le gênent, il a même ôté le seul habillement des hommes de son peuple, le namba, étui pénien en écorce, qui vu l’étroitesse du navire réduite à quelques centimètres, le gênait dans ses déplacements. Heureusement, il y a de l’eau à profusion. Un petit plongeon régulier et le corps est immédiatement rafraîchi.

Déjà midi, la chaleur accumulée de la matinée, chauffe l’eau de mer. Elle s’évapore puis se transforme en un vaste brouillard. La lumière teintée de bleue devient grise, la mer brillante, puis un jaune diffus s’installe et enveloppe le navire et son équipage. Comme l’effet d’un toit de feuilles de palmiers sur une case, le bateau et son environnement semblent totalement enfermés sous cette brume épaisse. Même si le soleil est au zénith, l’intensité lumineuse faiblit d’un coup exactement comme lorsque l’on passe brutalement d’une large clairière en pleine lumière à la jungle si touffue, si grasse si épaisse qu’elle en est caverneuse. Matahi voit l’horizon qui se rapproche si près qu’il semble à portée de main. C’est la confirmation que la visibilité est quasi nulle.

L’adolescent le sait, le patron c’est désormais le temps. Il n’y a plus qu’à attendre. A un moment ou à un autre, un courant d’air finira bien par arriver. Pour ne pas se faire surprendre par les coups de vent soudains et violents bien connus dans la région, surtout en fin de journée, par prudence, le jeune capitaine enroule la voile autour de la vergue qui sert de mât. Il s’allonge. Il prend soin de ne pas écraser son beau butin humide. C’est une si belle prise qu’elle est plus longue que sa jambe gauche. Ses pieds dépassent de la coque.  La tête, appuyée sur l’assise du barreur, nez en l’air,  les mains croisées derrière, il est paré pour attendre des heures meilleures.   Avec la hausse de température et le bois de l’embarcation imbibé d’humidité, remontent du fond de la pirogue différentes odeurs. Mémoire des marchandises récemment transportées. Dès qu’il regarde à droite ou à gauche, son nez se colle aux bordés du bateau. Il capte les émanations qui finissent par lui titiller les narines. Aux chaudes et piquantes effluves d’épices, coriandre, curry, poivre, vanille se mêlent des senteurs de fruits de la passion, goyaves, mangues, cocos, limes qui adoucissent le parfum ambiant et recouvrent agréablement le malodorant fumet de poissons qui commence à se transformer en un puissant relent âcre.

Mise a part les récents événements météos, inhabituels et parfois très brutaux, pour qui connaît l’endroit,  caboter dans cette zone ne comporte aucun risque. Le chapelet de plusieurs dizaines d’îles, dont la sienne, est très éloigné des continents habités. Il ne figure pas encore sur les routes maritimes. Comptant chacune moins de dix habitants au kilomètre carré, elles sont habitées pour la plupart par de paisibles pêcheurs qui, de père en fils se transmettent les bons coins jalousement tenus secrets. Cette région inconnue, sereine est ainsi épargnée des corsaires, des pirates et autres aventuriers belliqueux.

Quand on arrive à les voir, c’est-à-dire par temps clair, la succession d’îles volcaniques inhabitées, permet de se repérer et de naviguer à vue. Les obstacles sont rares. Il y a bien parfois des petits bouts de terre au ras de l’eau qu’on aperçoit au dernier moment mais pour les novices, le plus dangereux reste la barrière de corail qui entoure à peu près chaque île. Insoupçonnée des marins étrangers car souvent invisible, elle est aperçue très tardivement,  trop tardivement, rendant ainsi impossible toute manœuvre d’évitement. Ceci aboutit au mieux à un échouage, au pire à de telles déchirures dans la coque de l’embarcation qu’avec un air penché reconnaissable, elle sombre sans grand délai.

Un événement notable fut si extraordinaire que, même après plusieurs années, la communauté en reparle encore. C’était sur l’île voisine, inhospitalière et donc inhabitée, éloignée de six miles de celle de Matahi. Une nuit claire, étrangeté jamais vue jusqu’à présent, une ombre gigantesque, d’une taille impressionnante est venue s’abimer sur la barrière de corail. Au petit jour, il s’avéra que c’était un navire à plusieurs voiles et plusieurs mâts. Chargé essentiellement d’hommes tout blancs, tout de bleu vêtu, c’est la première fois que la tribu voyait à la fois des gens à la peau claire, de tels accoutrements et une si grosse embarcation. Quotidiennement, mais secrètement, en veillant à bien garder ses distances pour ne pas être vue, surtout pour continuer à laisser croire que toutes les îles étaient désertes, elle a observé l’évolution de la situation. Cela dura sept semaines. C’est le temps qu’il fallut à l’équipage pour réparer et remettre en ordre de marche leur bâtiment, jusqu’à ce qu’un beau matin d’été, le lagon retrouva son calme. Le vaisseau disparu dans la nuit jamais ne réapparut. Probablement parce que, dès leur retour, les victimes de l’expédition ne manquèrent pas de décrire le danger sournois de cet enchainement d’îles et que l’argumentation fut suffisamment convaincante pour dissuader quiconque de venir à nouveau naviguer dans ces contrées, cette toute petite partie d’océan continue, depuis,  à vivre en paix. Quant à l’attifement des hommes tout gris, qui ne semblait guère pratique, la tribu ne sut jamais réellement qu’en penser, ni à quoi cela pouvait servir sous des chaleurs tropicales.

Toujours est-il qu’aucun navire étrange ne fut revu dans le coin, encore même aujourd’hui. Depuis son départ, Matahi n’en a guère croisé. Plus préoccupant, il n’a même pas rencontré de pêcheurs de sa tribu.

Chaque coup d’œil régulier sur l’horizon ne cesse de lui rappeler qu’il est toujours seul au monde. Apaisé, sans inquiétude, légèrement balancé par le mouvement de la mer, ne pouvant rien faire de plus que de laisser le navire dériver vers sa destinée, Matahi s’endort comme un bienheureux.

Quelques heures plus tard, c’est une drôle de sensation qui le réveille. A cadence régulière, il sent son corps glisser lentement vers l’avant de la pirogue, puis, un peu brutalement, s’arrêter, être ramené tout aussi lentement vers l’arrière et à nouveau être stoppé. Sentiment d’un heurt avec quelque chose. Il entend de vagues vagues. Il comprend que la pirogue racle le fond. Par chance il doit être sablonneux.  Il ne sait combien de temps il s’est assoupi. D’après la position du soleil, bien présent, il doit être au moins trois heures de l’après-midi.

Les yeux enfin bien ouverts, face à lui, il aperçoit une bonne nouvelle. A une dizaine de bras, s’étend toute en longueur une sorte de plage. L’éloignement et la lumière violente ne lui permettent pas de bien distinguer les détails. Assez plate, sans cocotier, ni grand arbre, il lui semble apercevoir comme un reste de prao échoué, des enchevêtrements ordonnés de branches sans feuilles, des sortes de mâts plantés dans le sable, des blocs de pierres. Il ne sait si ce sont des constructions, des bosquets d’arbres ou encore autre chose. Aucune âme, même animale, n’est perceptible. Ça n’a pas l’air habité. Ramenant son regard au bateau, il constate que l’embarcation, au gré des vaguelettes, flotte par à-coups dans quelques doigts d’eau, elle s’en trouve parfois bel et bien posée sur le sable.

Matahi remplit un petit baluchon de quelques noix, attache la machette à une ceinture de fibre de cocos et avec d’infinies précautions saute à l’eau, non par crainte de la profondeur, elle lui arrive à peine aux chevilles. Il n’a pas oublié qu’il doit ménager son navire et éviter un choc fatal qui entraînerait une rupture en plusieurs parties de l’embarcation déjà bien malade. Ne tenant plus que par quelques menus brins, le balancier est toujours bien là.

Le soleil est de nouveau pleins feux, l’horizon dégagé, le vent léger, son intuition se confirme, il doit être le milieu de l’après-midi. En scrutant l’horizon, Matahi constate que la mer est calme, pas de rouleaux en vue ce qui signifie qu’il n’y a probablement pas de barrière de corail. Il tire la pirogue le plus possible sur la terre. L’eau est claire. Le sable du fond lui donne une couleur entre le brun et le gris. Rien ne nage, ni ne file, ni se faufile entre ses jambes, cette mer a l’air totalement vide de vie.

Sur la rive, ce n’est pas mieux, aucun sifflement de perroquet, pas plus que de cris de singes, ni de bruissement de cigales ou encore de frémissement de feuilles, il n’y a pas d’arbres. De temps en temps, solitaires, quelques très rares mouettes passent  en chantant. Les moustiques à profusion attaquent par rafale. Matahi tente d’estimer la taille de la plage mais elle est si longue, tant à droite, qu’à gauche, qu’il lui est impossible d’en voir la fin.

Deuxième partie

Si vous n’arrivez pas à visionner la vidéo, cliquez ici pour la visionner sur le site Youtube

Troisième partie

Si vous n’arrivez pas à visionner la vidéo, cliquez ici pour la visionner sur le site Youtube

Quatrième partie

Ça fait plusieurs heures que Matahi déambule, seul, entre ces étranges signes terrestres, inconnus jusqu’ici, ces bruits bizarres, pas très harmonieux et dissonants. Apparaît au loin ce qui pourrait être une cabane. Un amas de bois tout en hauteur. Le sable chaud, la fatigue, le corps en sueur, il s’allonge, il sent ses muscles se détendre, ses pensées s’émoussent, ses yeux mi-clos se ferment, son visage, fin est paisible et souriant. Il est rapidement dans un profond sommeil.

“Mademoiselle, Mademoiselle,

Soudain il sent son épaule violemment secouée. On cherche à  le réveiller.  Avec brutalité, quelqu’un s’acharne à vouloir le faire bouger, à l’extraire de son sommeil. Une voix forte, masculine, pas sympathique pour un sou, résonne à son oreille droite. “Mademoiselle, Mademoiselle, il faut vous réveiller, il faut vous préparer. Départ dans cinq minutes ».

Allongée sur cet alignement de chaises en métal, elle ouvre un œil, elle sent une douleur se réveiller, en même temps que des courbatures se manifestent au fur et à mesure qu’elle déplie son corps. En face, la même rangée de fauteuils, dessus, allongée comme elle, dans le même inconfort, une jeune fille au visage asiatique emmitouflé dans un bonnet. Elle semble aussi dormir encore très profondément.

Les souvenirs de la précédente journée remontent alors petit à petit dans son esprit. Elle a manifesté, elle a avancé dans un nuage de lacrymo, elle s’est heurtée aux forces de l’ordre, elle a ramassé un objet, elle l’a lancé sur les policiers et puis par derrière, au niveau du haut de la tête, elle a senti un choc violent. Il fut d’une telle intensité, d’un tel rayonnement, qu’elle se retrouva à terre immédiatement. Toussant, hurlant de douleur, elle s’est relevée et s’est sentie solidement prise par les épaules. Avec une force inouïe, sans que ses pieds ne touchent quasiment pas le sol, elle a été jetée à même la tôle d’un utilitaire aux portes et vitres grillagées. Elle n’était pas la seule échouée là. La nuit venait de tomber sur Hong-Kong, c’est ça, c’est bien ça dont elle se rappelle maintenant. Les lueurs bleues irradiantes, tournantes des voitures de flics. Les cris, les bruits sourds, ca lui revient progressivement.

Manifestation pacifique contre l’autorité chinoise, puis la violence. Les étudiants embarqués sans ménagement. Des rayons lasers, verts, qui transpercent le brouillard mêlé de fumées  et de gaz. Les masques, les casques. Des bruits de pas, de bottes, de matraques et de boucliers en métal qu’on frappe sèchement et pour finir : les coups.

“Mademoiselle, il faut vous réveiller”. Son épaule douloureuse est à nouveau secouée. Elle entend comme un bruit de frigos. Au plafond, des néons blafards crépitent. Certains clignotent.

Elle se souvient. Elle n’est pas plus homme, que jeune ado qui navigue dans le pacifique, pas plus qu’une étudiante de cette enclave en chine, non, toute jeune majeure, toute jeune infirmière, elle a craqué. A l’issue de 4 mois, intenses, violents, éprouvants, loin de chez elle, en banlieue parisienne, sortie de confinement, apprenant que son CDD ne serait pas reconduit, que ça allait lui “permettre de se reposer et de partir pour prendre des vacances bien méritées” lui avait-on dit, après s’être inscrite au bureau de l’emploi, la colère l’avait prise. Sans trop savoir où elle allait, ni ce qu’elle voulait, presque par instinct de survie, elle avait rejoint le mouvement.

Des blouses blanches, des gilets jaunes, des salopettes bleues, des blousons noirs, des atomisés de la société mis en orbite par la pauvreté, non par la précarité plutôt, des tout-juste remerciés mais vite largués par les hôpitaux, les cliniques, les sociétés d’ambulances. Ces mal fringués s’étaient rassemblés à la place de ceux qui, un temps, rêvant  à  des jours meilleurs, dormaient debout sur la belle place de la république. Cœur d’un patriotisme international des “Je suis Charlie”, dans la non moins belle capitale du pays des droits de l’homme et accessoirement de la femme : la palpitante France devenue nation pathétique.

Elle voulait dire, crier, témoigner, communiquer, son écœurement, son désarroi, ses peurs de l’avenir. Ne plus être seule. Être un peu consolée par  les revendications communes de cette foule de gens perdus. Embrasser la cause dans une sorte d’étreinte pour se faire du bien. Elle n’en pouvait plus de ces mensonges des petits chefs et des politiques. Elle ne supportait plus de ne pas savoir ce qu’elle allait devenir. Épuisée, fatiguée, démotivée, énervée, aurait-elle un lendemain ?

La charge des policiers en avait fini de sa patience. Réduite au silence, étalée là, dans la salle d’attente de ce commissariat de police, elle attend d’être emmenée en comparution immédiate pour “troubles à l’ordre publique, violence en réunion, participation à une manifestation interdite, rébellion, agression envers des personnes ayant autorité, outrage à personne dépositaire de l’autorité publique”. Rien que ça ! tient, quelle chance, il n’y a pas “association de malfaiteurs” se dit-elle !

« Tu te lèves maintenant » reprend la voix arrogante. Dans un bruit métallique, elle entend comme une pièce qui tombe dans la glissière d’un distributeur automatique, une odeur de mauvais café parfume progressivement la petite salle. Elle en prendrait bien un.

D’un coup sec, elle se sent happée. Elle est brutalement mise  debout. Elle tente de récupérer son masque tombé à terre, la voilà emmenée de force au tribunal.

Heureuse d’avoir profité de sa nuit pour s’évader, Lilia, 25 ans, regarde les rues défiler par la vitre grillagée du panier à salade. Elle envisage sérieusement de tourner le dos à sa carrière médicale.

Debout, derrière la barre des accusés, elle fait face à Madame le Juge. Visiblement la notable ignore tout des conditions de son arrestation, des raisons de sa manifestation, et encore moins des promesses en l’air faites à ces gens “qui ne sont rien”. Pourtant comme les autres, elle a pensé tous les soirs, depuis son balcon, à se montrer et à applaudir. Comme on donne une dose d’antidépresseur à une femme battue pour qu’elle oublie sa peine, la juge lui fait la morale, “sans autorité, il n’y a pas de démocratie possible, Mademoiselle ! Vous le comprenez ? La police assure votre sécurité et garantit le droit à manifester. La violence n’est pas le bon choix. C’est celui des délinquants, des vauriens. Pour cette raison la cour vous condamne à une peine de prison assortie d’un sursis parce que c’est la première fois et que vous avez un enfant à charge que vous élevez seule, mais un conseil : ne récidivez pas, vous gâcheriez définitivement votre avenir et celui de votre fille.”

Effondrée, sans rien comprendre de ce jugement, Lilia repart, libre mais abasourdie. Elle remet son petit sac à dos qui contient beaucoup d’elle, pratiquement toute sa vie. Il est déjà chargé d’amertume, le voilà rempli d’une intense douleur morale, elle y ajoute le poids de l’injustice qu’elle ressent terriblement, cruellement. Cette “sorte” de justice tranchante qui se réclame de la république vient de la meurtrir au plus profond. La plaie est gigantesque.

Elle est du domaine de la santé, alors elle se raisonne, même si les envies sont là, elle ne consomme, ni drogue ni alcool et pourtant elle a tellement besoin de fuir ce quotidien de souffrance et de désespoir.

Heureusement, Lilia sait qu’elle a au moins une récompense, un dérivatif, son petit bonheur à elle. C’est d’ailleurs ce qui la fait tenir. Grâce à un maître d’école, ardent défenseur de la lecture, qui confiait tour à tour à chaque élève, ce qu’il appelait “un bien précieux, une pierre de l’édifice de votre liberté” auquel “je tiens comme à la prunelle de mes yeux”, c’est dans un petit bouquin, quand elle était encore une enfant, que Lilia avait trouvée son dérivatif : les mots, les histoires, les voyages, les rencontres, les écrits, les récits, le rêve et aussi les encouragements de son enseignant.

Elle s’en fait déjà une joie, en sortant du RER, elle ira dans sa petite boutique préférée où des milliers d’ouvrages l’attendent, où des auteurs du Brésil, d’Amérique du Sud, d’Afrique, d’Asie, d’Europe, de l’Amérique, lui ont écrits des pages rien que pour elle, où ses amis lui ont mis de côtés des livres, des songes, des mythes, des mystères, des recommandations, des gourmandises, des petites douceurs, déjà lues, tellement appréciées, si souvent partagées entre deux sourires, faute de pouvoir s’embrasser et s’étreindre. Bref elle va se réapprovisionner.

Elle va choisir de quoi avoir sur elle une dose suffisante et nécessaire pour passer le temps, tuer les attentes lors des pauses cafés, s’évader entre deux urgences, pour oublier qu’elle est si loin des siens, loin de sa fille restée chez les grands-parents, dans sa province natale. Parcourir d’autres mondes. Découvrir des vies inconnues. Ventiler son cerveau par un apport d’air frais venant de nouvelles contrées. Faire rentrer dans sa vie une bouffée d’oxygène. Chasser les idées noires par un surf sur des vagues de poésies. Reprendre de l’énergie en puisant dans les mots, pour tenir mentalement, jusqu’à ce que la criticité de la prochaine vague lui redonne “une existence”, qu’on lui rappelle qu’elle est essentielle, qu’elle a un beau métier, qu’elle a une responsabilité, un devoir à accomplir, celui de soigner avec sourire et bienveillance. Applaudissements m’Sieurs, Dames !

« Pour cause de confinement et de commerce non essentiel, la librairie est fermée. » indique un petit panneau scotché sur la vitrine.

Lilia est envahie par un immense désarroi. Il lui semble que dans sa tête,  brutalement, se déclenche un cyclone entraînant un désordre total, une immensité de désespérance aussi vaste que l’océan qu’elle chérit, un abîme sans fond, où se déverse un torrent de détresse et de noirceur.  Sans qu’elle puisse le contrôler, elle se met à trembler de tous ses membres. Le sol se dérobe sous ses pieds. Elle pleure tellement qu’elle a l’impression que son corps se vide. Ruisselante d’un dégoût soudain de l’humanité, elle a un besoin irrépressible de s’en faire saigner. Elle frappe de ses poings le béton du mur en prenant bien soin de faire riper la peau sur le granulat rêche pour qu’apparaisse la chair vive. Elle est perdue, totalement abandonnée, insupportablement trahie. Envie de vomir. Elle n’arrive plus à respirer. Toute en convulsion, le chaos devenu hoquet, elle est aspirée dans un vertige sans nom.

Elle reprend le chemin de la gare. En un éclair, c’est décidé. Elle ne reprendra plus ce tas de ferraille bruyant, insalubre.  En une fraction de seconde, elle règle le sort de ces deux petites heures quotidiennes, tassée comme une sardine,  transport du matin glacial pour aller chercher du taf. Terminé l’odeur amère du train de banlieue. Elle abandonne définitivement le cycle du métro-boulot-dodo-applaudissements et CDD.

“Plus jamais, vous m’entendez, plus jamais”

“Plus jamais, vous m’entendez, plus jamais”, hurle-t-elle. A cet instant, elle change de destination, elle change sa destinée. Fatalement, comme on crie pour soi-même à l’infini quand on est en haut d’une montagne, comme on alerte l’équipage qui ne semble pas entendre le danger qu’on aperçoit au loin depuis la vigie, les bras en croix, sans pouvoir s’arrêter, elle beugle de sa voix trempée de larmes ; “plus jamais, vous m’entendez, plus jamais, c’est fini, j’y retournerais pas, vous ne m’aurez pas !”.

Avec une démarche assurée, faisant des pas plus grands qu’à son habitude, gesticulant dans tous les sens, comme désorientée, déboussolée, happée, au lieu de prendre l’escalier qui s’enfourne dans le tunnel sombre qui descend vers le quai, pour sa dernière fois, Lilia, groggy mais décidée, choisit d’emprunter le chemin lumineux, à découvert, celui éclairé par le soleil sournois et froid de l’hiver, celui qui monte un peu, vers le pont, celui qui passe nécessairement, fatalement, au-dessus des voies…

Texte, prise de vues, montage, traitement © JJF - 2020