L’exception

Fiction – MATAHI – dix neuvième épisode

Temps de lecture approximatif :  14 – 18 minutes

Chapitre 6

Prise en étau entre le vaste étang et des marais salants au nord, un fleuve capricieux à l’ouest, une baie gigantesque au sud, des falaises infranchissables à l’ouest, cette terre aride, dépeuplée, située à plus de cinquante kilomètres d’une grande ville, fut longtemps à l’abri de tout et ne fut l’objet d’aucun projet de conquête.

Sa géographie terrestre et maritime, en bord de rien qui ne vaille qu’on s’y arrête, offre un sol d’une pauvreté absolue. Aucune matière première n’y a d’ailleurs jamais été trouvée. Sur son calcaire assoiffé, ne pousse pas grand-chose de comestible. Sa terre sablonneuse instable, offerte à tous vents lors des raclées de mer, est sujette aux inondations et aux remous d’un fleuve véhément, tout proche.

Bien que l’on puisse supposer que le prix du mètre-carré de terre fut au plus bas, vouloir développer ici cités et commerces ne va pas de soi. C’est une affaire si compliquée qu’aucun bâtisseur raisonnable n’eut jusqu’à peu, l’idée saugrenue d’y vouloir y créer une quelconque activité. Ce bout de la côte, et plus largement un rayon de 50 km autour, est de fait, ignoré pendant des siècles , un endroit isolé, oublié, par les administrations, les voyageurs, les mendiants, les fugitifs, les aventuriers et les voleurs.

Cette absence totale d’attention de la part de tous fut finalement pendant longtemps sa plus grande richesse.

Liberté paisible et préservée des habitants, intégrité de l’environnement, beauté sauvage des paysages, fonctionnement naturel des cycles marins et aquatiques, zones humides en nombre assurant l’équilibre d’un écosystème complexe,  eaux poissonneuses, permettent à l’homme, la faune et la flore de s’y épanouir durablement en bonne intelligence. Loin de la politique, des règlements, des enjeux mercantiles et dévastateurs, ce fut le lieu idéal pour une enfance heureuse : celle de Marcello et ses amis.

Chapitre 7

En bordure du cours d’eau, se trouve un gigantesque désert humide, trempé, coloré, lumineux où règnent les salines. Lui est connecté au monde par de nombreux modes d’accès, dont plusieurs routes toutes neuves. Dès l’aube jusqu’au soir, à l’exception du dimanche, l’activité y est intense. Vont et viennent de nombreuses charrettes tirées le plus souvent par des ânes. Des chaloupes à fond plat, spécifiquement conçues pour le transport de marchandises, stationnent sur le canal en attente d’une cargaison. Depuis peu, des camions motorisés, passent, s’arrêtent, chargent des sacs en jute aux formes bien arrondies puis repartent. Étrangement, la nuit, c’est le calme plat, aucun mouvement, ni bruit humain ne perturbent la quiétude. C’est un lieu de labeur. Dès le coucher du soleil, il n’y a plus aucune âme qui vive, personne n’habite ici. Ces gens aux pieds salés qui vivent le jour et disparaissent la nuit ne sont ni pêcheurs ni agriculteurs. Ils ne vont jamais en mer et ne retournent jamais la terre. Ce sont des sauniers, des paludiers. Ils élèvent en petits monticules leur or blanc.

Le canal formant à point nommé, une juste frontière, on ne se fréquente pas. On ne se salue pas. Marcello les épie de loin.

À l’ouest, longeant le canal, au bout de quelques kilomètres, l’avenue principale et unique, devenue sentier se heurte à un important dénivelé de terrain, abrupt, auquel s’ajoute un monticule d’énormes pierres infranchissables. Arrêt de la balade terrestre, il faut rebrousser chemin. Il n’y a que la voie d’eau qui, dans un large virage, contourne puis se cache progressivement derrière la falaise et l’amas de roches. Les enfants supposent qu’elle continue au-delà puisque, imperturbable, le liquide poursuit sa course. Mais pour eux,  il n’y a plus rien, c’est un cul-de-sac, c’est l’impasse. Il ne mène nulle part. C’est donc le bout du monde comme. C’est ainsi qu’ils nomment cet endroit.

ici, à la croyance du père noël,  s’ajoute une autre, une tradition typiquement locale. Dans un moment privilégié et solennel, comme une sorte d’initiation, preuve de l’atteinte d’un âge digne d’intérêt et de confiance, les plus grands transmettent aux plus jeunes un important secret, à ne répéter à personne sous aucun prétexte. C’est en effet, là-bas, en ce bout, que se matérialise précisément la limite du monde. Frontière invisible mais strictement interdite, tenter de la franchir, serait s’exposer au péril et se retrouver face au vide. Ce serait prendre le risque de plonger en une chute vertigineuse, sans fin, dans un abîme ouvert à l’infini. D’ailleurs, si au village on ne voit plus certains habitants, il ne faut pas chercher bien loin l’explication. La démonstration est faite. La preuve est irréfutable.

La nuit, lorsque des cris d’enfants terrorisés montent des habitations, les ados savent de quel gamin il s’agit et quelle est la nature de son cauchemar. C’est le résultat d’une après-midi laborieuse, d’une méticuleuse instruction au cours de laquelle, avec moult détails et précisions, les plus grands ont pris la peine de lui décrire très précisément l’immense gouffre sans omettre d’insister sur le portrait de la méchante pieuvre, violacée, géante, gluante, aux multiples tentacules qui a la charge de contrôler l’accès et d’engloutir tous celles et tous ceux qui s’en approchent. Avec insistance, pour qu’il soit vigilant, pour qu’il veille à maintenir une distance raisonnable avec cet endroit, l’enfant a bien été mis en garde et ce, dans le but unique, lui  a-t-on dit avec assurance, de lui éviter d’être happé puis emporté par les bras du monstre. On s’est bien gardé de lui préciser le sens exact de ce que l’on entendait par « distance raisonnable ». Son sommeil devant lui porter conseil aussi sur ce point : « Combien peut mesurer un bras de poulpe géant ? »

L’intérêt de terroriser les petits est évidemment de libérer cet endroit de tous risques de les y voir traîner, surtout qu’à ces âges, ce sont de maudits rapporteurs. Ainsi, la place est nette. Les ados y sont libres. Ils peuvent sans aucun risque d’y être dérangé, y faire toutes sortes de bêtises et mener en toute liberté leurs expériences, notamment celles qui servent à grandir, et qui sont propres à leurs jeunesses.

Si à l’une des extrémités c’est la fin du monde, de l’autre, à l’est, cela pourrait bien être le début d’un autre. Seul point de fuite, seul échappatoire terrestre possible, seule brèche dans l’étanchéité du système clos, une fois passé le pont, l’unique voie ouvre l’accès au chemin vers la civilisation, la nouveauté,  l’inconnu, l’aventure lointaine et du risque ou de la chance de faire des rencontres.

C’est pour les habitants, la seule ouverture, le passage obligé pour qui veut conquérir tous les ailleurs du monde. C’est sûrement vécu par certaines et certains comme une issue de secours. C’est par là que sont passés toutes celles et ceux qui ne sont jamais revenus !

Chapitre 8

Il s’est passé des choses graves. Les enfants de l’après-guerre ignorent les détails,  mais ils savent tous qu’il s’est passé des choses graves, très graves. Treize années se sont écoulé depuis que l’Allemagne a rendu les armes et que la guerre n’a laissé ici, pour ce qui est du sexe masculin, que des hommes vieux ou de très jeunes gens, à une exception près. Ici, et depuis fort longtemps, à une exception près donc, tout le monde connaît tout le monde, y compris son passé plus ou moins glorieux. C’est d’ailleurs, un peu le problème.

L’ambiance n’est pas à la noce. La grande guerre est terminée. Pour des raisons obscures que Marcello découvrira presque à la fin de sa vie. Ici, il y a l’obligation de vivre ensemble, les uns à côté des autres. Des plaies béantes, des reproches sourds, des divisions profondes, des rancœurs terribles, des haines féroces, des blessures immenses, des peines insurmontables sont agrégées dans une sorte de « no man’s land » inexprimé mais convenu. Un sous-entendu complice, accepté par tous, se charge de masquer le passé des uns et des autres. Pour que jamais ne jaillisse l’étincelle qui ferait tout exploser ; pour que jamais ne se craquèle le vernis artificiel du consensus mou, un accord tacite, ténu, fragile, non-dit, non-écrit, recouvre le temps comme on glisse la poussière sous le tapis.

Le silence sur ces évènements est de rigueur. Pourtant, tout le monde sait. Même les enfants connaissent les mots interdits et les questions qu’il ne faut pas poser. Tout le monde reste muet. “Show must go on” et que personne ne soulève le voile, ni ne fasse de vagues.

Tout ce qui peut détonner, se faire remarquer, risquer de modifier l’ordre établi, est immédiatement perçu comme un profond danger qu’il faut vite éliminer. « Pour le confort et la sécurité de tous, aucune habitude ne doit être perturbée » la directive pourrait être affichée dans le village.

Il en est de même pour l’ensemble d’habitations. Si par extraordinaire, une perspective visuelle se trouve brusquement modifiée par ci, si une vue de la mer est soudainement perturbée par là, alors en sourdine, sans un mot, sans un bruit, naissent au sein de la communauté, un grand trouble, un profond désarroi.  Vexés par un tel affront, une immense colère remplie en silence les hommes. La peur panique d’une guerre larvée envahit les femmes. Une chape de plomb couvre les heures et les jours qui suivent la constatation de l’attentat au règlement. Ce n’est pas le changement lui-même qui heurte la communauté, c’est l’audace d’avoir enfreint la règle et toutes les conséquences qui pourraient en subvenir. Il en faut peu pour que, tel un cocktail Molotov, cela explose et mette le feu. La pression insidieuse et silencieuse est tellement puissante, qu’à elle seule, souvent en quelques heures, elle crée un tel malaise, que son intensité se suffit à lui-même pour s’auto-anéantir et réduire à néant l’originalité source du délit. L’origine du désordre s’autodétruit et disparaît aussi vite qu’il est apparu. C’est un monde d’ordre !

Mais à toute règle, il y a une exception. Sauf à pouvoir s’échapper par les airs, ou devoir traverser le canal à la nage,  point de passage obligé pour tous les habitants qui veulent aller chercher de l’eau potable au puits, entrer ou sortir du patelin, à pied, à vélo, en carriole, il faut passer soit devant, soit derrière sa maison. Il est impossible d’éviter l’exception

C’est vrai, c’est quand même un mystère. Apparu subitement alors qu’il avait deux ans au sein du couple de vieux habitant la première maison. Depuis tout temps sa famille est mise à l’écart. Il est au village le seul enfant de son âge. Plus vieux que Marcello de dix ans mais plus jeune d’au moins une décennie de la majorité des parents, il a perdu les siens dans des circonstances troubles, alors qu’il venait juste d’atteindre la majorité. Ils ne sont jamais revenus d’un voyage lointain. Sans frère ni sœur, il profite désormais seul du patrimoine familial qu’on lui connaît : son logement.

Qu’il soit encore en vie, après cette terrible guerre, reste une réelle interrogation. Personne ne connaît avec certitude quoique ce soit sur lui ou en tous cas pas grand-chose. Il se dit qu’il est informé de tout, sur tout et sur chacun. En plus, c’est le seul à ne pas être un pécheur. Nul ne sait de quoi il vit, ni s’il a été au combat et encore moins comment il a échappé aux camps ou à la mort. Il a toujours été seul. Il n’est pas bavard. Il semble être là toute la journée, sauf quand il s’absente pour plusieurs mois. La nuit c’est le mystère. Pas une seule lumière n’apparaît aux fenêtres de la maisonnée. Aucune lueur ne filtre par les interstices des volets.

En journée, son profil apparaît régulièrement, debout, appuyé au chambranle de sa porte d’entrée, une pipe à la main. L’odeur du tabac qui sent le pain d’épice chaud suffit à informer de sa présence. En pleine santé, il a un physique tout en jeunesse, musculeux et sans ride. Pour ne rien arranger, le matin, alors qu’il se rase, il se pavane à moitié nu devant sa porte, le corps doré d’une belle couleur ambrée.

Homme libre dit-on, il apparaît comme la seule aventure possible. Il est la seule escapade envisageable qui ne soit pas uniquement une rêverie. Il est aussi, dit-on, celui qui réconforte les cœurs en peine ou les âmes en errance. Il se dit qu’il est capable de spectaculaires prouesses auprès des dames mais aussi des jeunes filles. Cela va sans dire, ça a beaucoup de mal à passer auprès de la gent masculine.

Marcello intrigué et curieux,  comme investi d’une mission secrète qu’il s’est lui-même donné : le piste, l’espionne, le surveille. Un jour viendra où il percera son mystère et éclatera alors au grand jour la vérité. Pour l’instant, à part les rumeurs et tout ce que le monde sait, il n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent. Il enquête !

Enfant de la dernière famille arrivée il y a plus de 100 ans, il réside donc dans la première maison juste après les panneaux indicateurs.

On ne sait pas avec certitude, ni son véritable nom, ni son prénom. Souvent dénommé « le grand B » par les adultes pour symboliser “le bellâtre ».

En réalité, les enfants l’appelaient « Gibraltar » parce qu’un soir, en se calant dans leur planque, près du bistrot, lieu fameux  qui leur sert de base d’informations, ils ont surpris une conversation. Son nom a été prononcé par un pêcheur. Ils ne l’ont pas correctement entendu. Ça sonne presque comme le mot « hasard », mais ça leur semblait bizarre et qu’un homme, même par hasard, puisse s’appeler « hasard ». Et puis, un jour en classe, lors d’un cours de géographie, sur la carte, le maître leur indique un petit territoire sur la Méditerranée. Cela ne fait alors aucun doute, il s’agit bien du nom de l’exception : Gibraltar.

Ce fut un grand jour. Les enfants trouvent que ce nom lui va bien.  Ça met en valeur son côté costaud, sa force et sa musculature, que d’ailleurs, ils lui envient. L’histoire dira plus tard qu’ils avaient d’une part, fort mal compris et que d’autre part, ils avaient confondus deux termes, Gibraltar avec Malabar. Son prénom usuel est en fait Balthazar mais la réalité inscrite sur les papiers d’identité qu’il montrera en 2020 à Marcello est bien toute autre :  Benito Luciano, sexe masculin, né à Palerme, le 1er Mars 1938, de nationalité Franco-Italienne.

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