Rien ne sera plus comme avant

Fiction – MATAHI – vingtième épisode

Temps de lecture approximatif :  18 – 23 minutes

Écrêtées, irisées, déchirées, les vagues sombres, profondes, tantôt bleues, tantôt vertes font bouillonner l’immense baie. C’est mistral, c’est banal !

Entre le plein soleil et la chaux réfléchissante des bâtisses, même les yeux à mi-clos, c’est à peine si on arrive à percevoir le vol des mouettes. Elles virevoltent toutes excitées par la sortie de l’école,  se tenant prêtes à saisir quelques goûters abandonnés. Les grillons agrippés aux arbres s’en donnent à cœur joie. Moment d’été, moment préféré.

Comme à son habitude, le chauffeur a garé l’autocar à l’ombre,  le long de la rambarde sur la corniche.  Toutes portes et fenêtres ouvertes, il attend ses espiègles passagers. Les dalles de pierres blanches font rayonner la chaleur de la journée. Le cuir des sandales de Marcello ne suffit pas, la canicule passe à travers puis remonte le long des jambes, et au niveau des cuisses, prise au piège par le lin du short, elle s’engouffre sous les vêtements.  Comme pris sous une camisole, le corps enfermé s’irradie. Marcello  sent le souffle chaud monter jusqu’au cou où il se libère enfin.

Derniers jours de classe, bientôt les grandes vacances. Moment de liberté, moment exalté. Depuis son réveil Marcello l’attend.  A peine est-il levé qu’il rêve déjà de l’heure du retour à la maison. A peine a-t-il quitté la salle de classe qu’il réfléchit à l’organisation de sa soirée : baignade, repas, astreinte, brouette et enfin escapade.

Si, depuis l’arrêt du car jusqu’à la maison, il arrive à faire marcher ses petites sœurs assez vite, peut-être même aura-t-il alors le temps de prendre la barque du grand-père et de faire une virée en mer entre copains.

Délice indescriptible : naviguer, nus, entre garçons, en profiter pour jeter  quelques regards furtifs, en coin, et mesurer l’évolution des attributs de chacun, d’en parler ou pas, c’est selon, puis, plonger vers les casiers dont on ne sait à qui ils sont et d’y prélever, ni vus, ni connus, par ci, par là, quelques langoustes à faire griller. L’opération s’appelle “un ni queue-ni tête”. Elle consiste à ramener au foyer, de quoi effacer du menu pour un soir, l’inépuisable bouillon de queues et de têtes de poissons quotidien. Famille de pêcheurs obligent, la poissonnaille est présente à tous les repas et rien ne se perd.

Douceur de l’eau, caresses du vent. Par un temps pareil, il doit faire 35 degrés à l’ombre, même s’il est trop tard pour partir en mer, il n’y a qu’une seule chose à faire, ce soir, avec ou sans copains : c’est se baigner.

A peine arrivé, cartable encore sur le dos, il racontera à sa mère deux ou trois petites choses sans importance de sa journée.

Comme à son habitude, avec son joli et doux sourire, tout en bricolant deux ou trois broutilles, faisant mine d’être attentive, elle l’écoutera. En réalité peu importe ce que son unique fils lui dit. Bien sûr, si cela est important, sa vigilance redoublera.

En réalité, en cet instant, ce qu’elle aime par-dessus tout c’est regarder ses enfants vivre, grandir, s’exprimer. Les sentir s’émouvoir ou s’énerver, les voir se confronter aux choses de la vie. Les savoir impatients de repartir et d’aller jouer en bord de mer.

Moment fugace mais essentiel où elle se sent vraiment être une mère. Instant magique où tout son être vibre en silence. Moment d’émoi où son ventre est ébranlé, transpercé, par ce lien fort et invisible qui l’unit aux siens. Moment intense où elle est prise, en secret, au cœur et à la poitrine, par de légères convulsions. C’est son bonheur.  Instant tellement nécessaire, tellement réconfortant, valant tous les médicaments de la terre tellement il atténue bien des contrariétés.

Et puis, Marcello confirmant que depuis l’étude tous les devoirs sont bien achevés. Elle sait alors instantanément que c’est sa façon d’annoncer la fin de l’entretien, que c’est la fin de sa jouissance cachée et que l’enfant considère qu’il n’y aucune raison de prolonger l’échange, impatient qu’il est d’aller se baigner. “Va mon enfant ! Va !”

Le village où se situe l’école est à plus de dix kilomètres de chez Marcello. C’est donc en transport scolaire qu’il s’y rend. En surplomb de la mer, installé sur un petit piton calcaire, les jours de beau temps, par la fenêtre de la classe, les élèves aperçoivent la baie emplie de bleue, quelques grandes voiles blanches, le vol des oiseaux et des paquebots qui passent au loin. S’il n’y a pas trop de vent, prêt de la côte, ils voient onduler les petites barques familiales en pleine pêche, chacun tente de reconnaître la sienne.

Par temps mauvais, orageux, tempétueux, les vitres sont balayées par la pluie et le vent. Des gouttes projetées sur le verre, s’écrasent en formant de petites loupes qui grossissent l’horizon obscur puis, comme si elles tentaient d’échapper aux bourrasques, elles éclatent et ruissellent à toute vitesse, ne laissant, jusqu’à la prochaine goutte, qu’une vision floue et sombre.

Aujourd’hui, le souffle de la mer est fort, très fort, il vient de loin, du large, le golfe est vide de toute embarcation. C’est vent frais à Grand frais comme disent les connaisseurs !

Se sentant enveloppé par la généreuse chaleur de l’après-midi, comme chouchouté, emmitouflé, l’esprit occupé par d’agréables pensées, les yeux vaguement fixés vers l’horizon, Marcello s’avance vers l’autobus. C’est encore un vague rectangle de profil, sombre, masqué par l’ombre des platanes qui bordent la place.

Plus il s’en approche, plus il lui semble détecter une anomalie, un élément inhabituel. Continuant sa marche tranquillement, il distingue de plus en plus précisément garé derrière, une automobile. C’est curieux car à cet endroit, il n’y a normalement que le chauffeur du bus accroché à sa pire et les jeunes écoliers qui courent dans tous les sens.

Ça se confirme, c’est une voiture. Elle a même toutes les portières ouvertes. Il devine à côté une silhouette. C’est une personne. Elle semble en arrêt, en attente. Serait-elle tournée vers lui ? Il n’est pourtant pas le seul sur la place. Ses camarades ne semblent prêter aucune attention à l’incongrue. Le transport scolaire avale progressivement ses passagers.

Soudain la forme bouge. Elle s’avance subitement. Marche-t-elle vers lui ? En quoi Marcello peut-il être concerné par cet intrus ? Il a l’horrible sensation qu’une contrariété s’en vient vers lui, qu’un embêtement se prépare. Il sont nombreux dans cette école, pourquoi faudrait-il que ce soit sur lui que ça tombe ?

Il semble bien que ce soit pile dans sa direction qu’elle vienne. Plus cette ombre sombre s’approche, plus elle se détache clairement du fond bleu, lumineux, éblouissant du ciel et de la mer. Au fur et à mesure que cette espèce de fantôme vient à sa rencontre, plus les détails se précisent. Marcello a la sensation de l’avoir déjà vu une, deux, peut-être trois fois. C’est une femme. Elle est mince et élégante. Elle n’est pas bien vieille, elle a l’âge de sa mère peut-être. Elle porte une robe imprimée, couleurs d’été, joyeuse avec de grosses fleurs multicolores sur fond blanc. Il la trouve jolie. De grosses lunettes noires sur le nez lui donnent un air de starlette. Un fichu léger, lui aussi coloré, laisse échapper quelques bouclettes de cheveux très claires. C’est certain elle n’est pas du village.

Elle se rapproche. Derrière elle, à quelques pas, Marcello remarque qu’un homme en costume noir la suit. Il semble prendre garde à ne pas aller plus vite qu’elle afin d’éviter de la dépasser. Il ajuste la vitesse de sa marche.  Il veille à maintenir une distance constante. Il a surement été convenu que ce serait elle qui établirait en premier le contact le jeune homme.

Désormais, face à face, une dizaine de pas les séparent :

– 10, 9, 8, Marcello a soudainement la certitude de connaître cette femme,

– 7, 6 ,5, Si elle n’est pas du village, il n’a pas beaucoup à chercher. Il ne  connaît que deux ou trois femmes si distinguées.

– 4, 3, 2, Délicatement, elle enlève ses lunettes, puis d’un geste gracieux, ôte son foulard.  On dirait vraiment la sœur jumelle de la mère de Marcello.

1,0, contact : « C’est bien elle, c’est Petra”.

Aucun doute n’est possible. Il reconnait ce visage ruisselant de gentillesse. Il se souvient de ses yeux d’un bleu profond, d’une tonalité typique, rare, méditerranéenne,  joliment soulignés à chaque coin par deux petites rides rieuses et obliques. Il se rappelle chaque fois de don trouble lorsque son regard croise cette vision claire et transparente.  Il n’a pas oublié le spectre lumineux, époustouflant qui se dégage légèrement autour de chaque pommette et qui irradie son beau et doux visage lorsqu’elle sourit.

Mais que fait-elle là, elle ne vient jamais par ici.

“C’est pas bon signe » se dit Marcello.

Au prétexte d’une « infamie », lout le village l’a rejetée quand elle avait à peine 17 ans. Sans savoir ce que cela signifie vraiment, et encore moins qu’elle en est la cause, Marcello a compris qu’elle est contrainte de fuir et qu’il lui est interdit de revenir même si pourtant elle s’entend bien avec eux.

Petra est une femme très douce. Elle est même plus au delà de la gentillesse, elle est bienveillante.  En cela elle ressemble à sa sœur.

Ce n’est qu’après son mariage, en cachette des gens du village, un jour rare où toute la famille Di Mari a fait une excursion secrète en bus, qu’ils se sont retrouvés avec son mari, Michel, dans un bistrot d’une ville voisine. Ce fut  un jour heureux, très heureux même. Sa mère a pleuré de joie comme jamais il ne l’avait vu ainsi. Les retrouvailles des deux sœurs furent un grand moment d’émotion qui a réjouit tout le monde. Le souvenir est encore présent dans les mémoires.

Elle regarde Marcello. Il est un peu interloqué, un peu perdu, un peu inquiet. Ses lèvres teintées d’un léger rouge, fort distingué, dessinent un léger sourire un peu inhabituel. Sans aucun doute sincère, Il a quelque chose de bizarre. Il est peut-être un peu forcé. Il est en tous cas  étrange.

Elle pose ses yeux dans ceux de l’enfant, en lui prenant  délicatement une main. Même si la moiteur de la chaleur l’atténue quelque peu, il perçoit immédiatement la douceur de sa peau. De sa voix pleine d’affection et d’attention, un peu hésitante comme celle d’une jeune femme timide, semblant s’échapper involontairement de sa bouche, elle dit  « Bonjour Marcello » .

Tendrement, très tendrement, très lentement, elle pose une bise sur sa joue gauche, puis une autre sur la droite.  Marcello perçoit comme une sorte d’humidité. Il ne semble pas qu’il s’agisse de sueur mais plutôt d’une petite perle. On dirait une larme qui coule. Elle se relève. Par une profonde aspiration elle fait mine de se ressaisir. De ses yeux lumineux, elle le regarde à nouveau. Une trace de pleur ruisselle sur sa peau.

D’un ton un peu ferme, serrant  la main de l’enfant, elle rechausse ses lunettes et lui dit :

– « Marcello, mon garçon, il va falloir que tu sois fort. Je n’ai pas de bonnes nouvelles à t’annoncer ! »

Petra fait un quart de tour sur elle-même. Ces chaussures rouges, à talon  haut, frottent légèrement le sol, puis nerveusement, elle se remet face au jeune homme et s’accroupie, portant ainsi sa tête à la hauteur de celle de l’enfant.

– “ Marcello,  mon pauvre Marcello, il nous arrive un grand malheur !”

Sa voix est quasiment identique à celle de sa mère. Il l’a suit du regard. Elle se relève, vient à ses côtés, lui prend à nouveau la main et d’un mouvement l’incite à avancer vers l’automobile. Marcello qui n’avait d’yeux que pour sa tante, aperçoit alors ses quatre sœurs. Elles sont côte à côte. De la plus jeune à l’aînée, elles forment une ligne ascendante. Elles le regardent. Elles sont en pleurs ?

– « Qu’y a-t-il donc ?” Demande Marcello,

– “ C’est ta mère, Marcello, c’est Graziana,” reprend Petra.

– “ Elle est…, elle a eu un accident, un accident terrible.»

– Comment ca un accident ? Elle est à l’hôpital ?

– Non Marcello, elle n’est pas à l’hôpital !

– Elle est où alors ? Je veux la voir !

– C’est impossible Marcello. Elle n’est plus de ce monde. Elle nous a quitté ! ”

– Tu veux dire qu’elle est morte ?

– Oui, Marcello, c’est ça. Je suis désolé !

Après une profonde respiration, prenant soin d’éviter tout silence, Petra reprend immédiatement la parole

– « Avec Michel on va vous emmener à la maison, quelques temps !

– Mais, Papa, il va nous attendre ?

– Ton père… Ton père Marcello, ton père, il ne nous attend pas. Il est  avec les gendarmes.

– Avec les gendarmes ? Mais pourquoi donc ?

– C’est compliqué, Marcello.  Il y a une enquête.

– Quoi une enquête ?

– Il a été emmené à la gendarmerie. Montez dans la voiture, on a de la route à faire. On est déjà passé vous prendre des affaires ».

Marcello voit ses copains disparaître au fur et à mesure qu’ils pénètrent dans le car alors que dans sa tête tout s’embrouille. Tous le regardent. En passant ils marquent un temps d’arrêt puis disparaissent dans l’autobus.

Son ami de toujours, son frère d’arme, son complice de navigation, son pote Fredo, interloqué, comme s’il été ankylosé, demeure un long moment devant la porte avant du bus l’air interrogatif. Il hausse nettement des épaules, ses deux bras tendus vers le bas font  tourner ses deux mains ouvertes vers l’extérieur. Trop loin pour entendre ce qu’il tente de lui, grâce aux grands mouvements exagérés que son ami fait avec ses lèvres, Marcello comprend son questionnement et ce qu’il tente de lui dire : « Marcello. Marcello ! Qu’est-ce qu’il y a ? ». Impossible de lui répondre.

Il réalise aussi à ce moment là qu’il ne sait pas s’il va revenir ici, et si il reverra un jour son copain d’enfance. Monte en lui une émotion, si forte qu’il n’arrive ni à la retenir, ni à l’étouffer. Comme un vomissement qu’il voudrait bien éviter, comme un mal de mer qui vous saisi sans prévenir, jaillissent sans retenue des pleurs lourds,  conséquents, douloureux. Les yeux trempés, troublés, lui masquent totalement la vision. Petra l’aide à sécher ses larmes, puis incite tout le monde à embarquer. La carlingue est un beau break sombre surchauffée par l’été.

Hormis le bus scolaire, les filles, même l’ainée, n’ont jamais mis les pieds dans un véhicule autre qu’une carriole. Alors une voiture, c’est un problème. Hésitantes, timides, elles ne savent pas trop comment s’y asseoir. Elles s’installent tant bien que mal. Elles se tiennent par la main. Marcello se place sur la banquette arrière avec les deux jumelles. Une de chaque côté. Chiara à sa gauche, Livia à sa droite. Le garçon passe ses petits bras autour de leurs cous pour les serrer contre lui. Elles posent leurs têtes sur ses épaules. Cette douceur soudaine fait du bien au jeune homme. Derrière, dans ce qui sert de coffre, face aux bagages, Guilia, l’aînée des enfants, se met sur un petit strapontin déplié, perpendiculaire au sens de la marche. Elle prend sur ses genoux, la plus petite, Clélia.

Michel est resté silencieux jusque-là. Il  s’assure de la bonne fermeture de chaque porte, refait un tour du véhicule, puis, calmement, se met au volant en claquant fermement sa portière. Il penche sa tête un peu vers la droite, enfiler la clé de contact sur le démarreur,  et en même temps qu’il l’actionne, il inspire profondément.

« Triste journée, oui c’est une bien triste journée ».

Sa voix claire, puissante, nette est  agréable.  La première fois qu’ils l’ont vu, les enfants ont été surpris par son accent. En réalité, il n’a aucun accent. Aucune pointe ne trahit une origine quelconque. Serait-il un extraterrestre ? Il regarde tendrement sa femme, lui caresse la joue, elle demeure digne, droite, mais silencieuse. Il pose alors sa main droite sur son genou gauche qu’il un court instant. Moment de silence. Elle regarde droit devant. Elle sort du sac qu’elle tiens sur ses genoux un mouchoir si blanc qu’il en est presque éblouissant. Délicatement, elle s’éponge le front puis soulevant gracieusement ses épaisses lunettes de soleil, elle glisse l’étoffe sous ses yeux qu’elle tapote légèrement jusqu’aux pommettes. D’un geste invisible ou d’un regard furtif, elle donne le signal du départ. « Allez en route, nous avons des kilomètres à faire ».

Quelques reniflements, quelques  sanglots, meublent le silence de plomb qui envahit la voiture. L’odeur du neuf se mélange à celle de la chaleur et aux émanations du plastique. Le véhicule s’ébranle doucement. Les pneus tournent émettant un bruit si reconnaissable. Marcello pense soudainement à son chemin en brouette qu’il ne fera pas ce soir. Peut-être ne le fera-t-il jamais plus.

L’air circule péniblement dans l’habitacle. Il allège un peu l’atmosphère pesante. La plaine plate défile de plus en plus vite. Le peu d’herbe brulé par le soleil, dessine une grande ligne jaune qui monte et qui descend telle une décoration collée sur la vitre de l’auto. Les grands troupeaux de moutons paissent paisiblement, insensibles au drame de Marcello. Il voit progressivement disparaître les tas de cailloux entassés ça et là, à espace régulier. Heureuse diversion. Il se rappelle ce qu’on lui a expliqué sur le sujet. Ce sont les Allemands qui pendant la guerre faisaient ramasser aux prisonniers les pierres du terrain qu’ils devaient entasser en petites pyramides afin d’éviter que cette vaste étendue, calcaire, plane, linéaire ne se transforme en piste d’atterrissage pour les avions ennemis. Marcello n’est pas convaincu par cette explication. Il se demande surtout « pour quelles raisons, pendant la guerre, des hommes auraient eu l’idée de faire atterrir ici des avions alors qu’ici, mise à par la mer, c’est un quasi désert ? » Cet instant de répit est le bienvenu. Il en oubli son chagrin quelques secondes.

La route un peu chaotique,  le bruit ambiant, la tension créée par la nouvelle, rien n’engage à la conversation. Les jumelles s’endorment. Marcello se retourne. Le regard perdu de Guilia qui semble abandonner au vide ne lui est d’aucun réconfort. Elle ne s’aperçoit de rien. Lui est à la fois KO, incrédule, malheureux mais aussi très énervé. Il part dans ses pensées. Comme s’il inspectait tout un flux ininterrompu de questions qui tournent en boucle dans son cerveau il cherche à remonter l’histoire pour laquelle il manque cruellement d’élèments. Il ne porte plus aucune attention au paysage qui défile.

– « Comment est-ce possible ?

– Tout peut-il s’arrêter ainsi, sans prévenir, sans signe annonciateur ?

– Que s’est-il vraiment passé ?

– Hier tout allait bien. Est-ce un mauvais rêve ?

– Pourquoi le père est-il chez les gendarmes ? ».

Sans connaître les circonstance du drame, Marcello se met à penser qu’il ne s’agit peut-être pas d’un accident. Ayant rarement vu son père énervé et encore moins en colère, il admet qu’il est capable d’une extrême violence pour défendre la communauté vis à vis d’agresseurs potentiels. On lui a raconté comment une fois il avait réglé son compte à un fâcheux provocateur des salines d’en face. Cet épisode avait d’ailleurs confirmé la réputation des pêcheurs et contribué durablement à maintenir la vie paisible au village. Plus aucun perturbateur ne fut à signaler.

– « Alors que s’est-il réellement passé ?

– A moins que ce soit la faute du bistrot ?

– C’est vrai qu’aujourd’hui il y a un fort mistral, c’est pour ça qu’il fait beau. Ils ont peut-être trop bu et pris un coup de chaud ! »

Le paysage commence à changer. La ligne jaune devient verte et se fait plus haute. L’horizon se raréfie. Les toits d’Arles apparaissent à droite, puis c’est la traversée du Rhône et ces grandes étendues vertes. L’air est toujours aussi chaud. De temps en temps Pétra se retourne et d’un joli sourire demande « Ça va les enfants ? ». Personne n’a envie de parler.

Mais là,  il s’agit de sa mère. En quoi son père peut-il être impliqué ? Il est peut-être témoin de quelque chose.

Marcello suit sur la fenêtre l’évolution de la démarcation entre terre et ciel. La découpe des Alpilles apparaît au loin. Les jumelles dorment encore. Sa tête s’alourdit. Ça ne fait à peine une heure qu’ils ont pris la route. Ne connaissant pas l’endroit où ils vont, il l’imagine en se souvenant de ce que lui avait décrit  sa mère. Il sait que c’est un lieu situé au fond d’un trou, très vert, au carrefour de deux rivières qui se rejoignent après avoir traversé de profondes gorges.

Sa vision se trouble.

Est-ce en ville ? Que va devenir sa liberté ?

Dans un demi sommeil, ses souvenirs l’envahissent. Le bleu de la baie, les plongeons entre amis, les servitudes du poisson, la récolte du bois mort après les tempêtes, sa maison, le bistrot, les corvées, le grand “B”, ses escapades nocturnes, les odeurs malsaines, l’Italie, les orages, tout lui revient en mémoire.

Entourant le cou fragile des jumelles, leurs têtes quasiment posée sur sa poitrine, il sent la chaleur se propager au rythme de la respiration des enfants.

Brutalement, comme transpercé par un éclair, il revient brusquement à lui. Un chaos sur la route sûrement l’a sorti de sa torpeur. Ses rêveries s’arrêtent. Son esprit est envahit par une énorme impression de déchirure ou de déchirement. Il réalise soudain la réalité. Il touche presque du doigt le drame. Dans un silence abyssal,  transpercé de part en part par la douleur, Marcello tente d’inspirer profondément et d’absorber la plus grande quantité d’air frais qu’il peut. Il lui faut se reprendre, il tente l’apnée. Dehors, la vie continue, cruellement le décor est imperturbable et poursuit son défilement. Comme on plonge au fond de la mer, il retient son souffle, sert ses lèvres du plus fort qu’il peut mais les yeux ne tiennent pas, il fond en larmes.

Arrivés à destination, dans la nuit,  les gendarmes se présenteront à l’aube pour informer Petra qu’entre deux interrogatoires, Luigi est décédé à la suite d’une pendaison en cellule.

A force d’amour et de ténacité de Petra et Michel, la nouvelle famille ainsi composée, recollera petit à petit les morceaux, les brisures. Elle s’épanouira quelques années dans une petite ville de province entourée de plateaux calcaires où  les odeurs de poissons seront remplacées par les talentueux relents de mégisserie, de peausserie et de tanneries où  Michel exerce quelques responsabilités dans l’industrie du cuir.

Marcello ne reviendra jamais dans son village jusqu’à ce qu’il reçoive la lettre du Grand B*, qui lui a promis  des révélations sur la disparition successive de ses parents.

(A découvrir ou pas dans le prochain épisode.)

* Lire le courrier dans l’ épisode 16

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