Le grand couloir

Fiction – MATAHI – Onzième épisode

Temps de lecture approximatif :  11-14 minutes

A peine la porte est-elle ouverte, astucieusement connectée à un détecteur de présence, qu’une ampoule pendante au bout d’un fil qui la lie au plafond, bien que faiblarde, à filament, comme on en fait plus depuis des années, laisse croire qu’elle est capable à elle toute seule, d’éclairer l’important volume d’une pièce, si grande, si haute qu’on pourrait croire à un hangar. La pénombre, l’absence totale de meuble, des tas et des tas de choses et d’objets entassés les uns sur les autres, quelques restes de fresques très abîmées sont les seuls vestiges des travaux de réfection de l’ouvrage initial de 1880.

“S’il fallait donner un nom à cet endroit”, pense Lilia, “ ce serait : méli-mélo dans le Roco !”.

A moitié de guingois, un échafaudage recouvert de coulures de plâtre  semble chercher sa place. Planté là depuis un moment, il se demande à quoi il peut bien servir. Des outils disséminés de-ci de-là sur un sol en parquet défait, ne savent plus pour quels types d’usages ils ont été conçus, ni quelles sont leurs spécialités en matière de travaux. Le bal immobile du chantier recroquevillé est vêtu d’une épaisse poussière dont on ne saurait dater précisément le millésime.

“Rien d’intéressant. Aucune information à tirer de ce bordel, ” Lilia un peu déçue, referme délicatement la porte puis passe à la suivante.

A l’ouverture, même automatisme pour l’éclairage, sauf que la lumière est soudainement si forte que c’est l’éblouissement. Depuis différents endroits, à la place de points lumineux, ce sont de longues rampes qui scintillent en sifflant et en claquant avant de se stabiliser. Dans un petit bruit électrique et métallique de cliquetis, elles se mettent comme des néons, à intensifier leurs ardeurs. Sur les murs, sur des lampadaires, la diffusion est telle qu’il est impossible de localiser précisément la forme et la taille des sources. Une boîte à lumière occupe l’intégralité du plafond et couvre de façon homogène, sans aucune ombre ni point chaud toute la superficie du local.

Tout autour de la pièce, un meuble du siècle dernier en bois rouge se répète autant de fois que le permet le périmètre. Il est en deux parties. Depuis la base jusqu’à un mètre cinquante environ de haut, dans un bâti du même bois, couleur acajou, se superposent une quinzaine de tiroirs aux poignées en laiton. Sur chaque façade, un porte étiquette argenté encadre une cartoline sur laquelle est apposée une mention manuscrite. Des chiffres, des lieux, des dates, une mention secrète peut-être ?

Le dessus se poursuit jusqu’au plafond, en un jeu complexe de rayonnages en bois brut. Il rompt l’harmonie du linéaire. Il n’y a pas une étagère qui soit à la même hauteur qu’une autre. Sur chaque planche, sont posées les unes sur les autres, des boîtes en carton de tailles différentes. Les fonds sont tous noirs, seul le graphisme des couvercles les différencient. Écriture noires sur fond orange pour certaines, fond blanc pour d’autres et enfin, calligraphie rouge sur fond jaune. Toutes rappellent ces enseignes lumineuses, aujourd’hui disparues, qui trônaient au-dessus de nombreuses devantures de magasins. Autant de signes d’une époque révolue, celle où des marques de prestige qu’étaient Agfa, Kodak et Ilford régnaient en maître sur le marché.

Sur un imposant comptoir rectangulaire, aussi haut qu’un bar de bistrot, éclairés par le dessous, sont posés plusieurs paires de gants blancs en coton, des sortes de petite loupes montées sur un cadre métallique, des feutres, deux ou trois poires en caoutchouc, quelques dizaines de photographies en noir et blanc et un vieil appareil photo avec deux objectifs, l’un au-dessus de l’autre. Tous ces objets se détachent nettement de la surface lumineuse sur laquelle ils sont posés.

Installées à même le plancher, trois caisses en bois usées, patinées, visiblement des anciennes cantines de voyage, semblent reclassées pour servir d’assises. Il n’y a en effet aucun siège. Sur l’une d’entre elle est posée une valise en métal chromé. Les angles et les côtés sont renforcés. Certainement destinée au transport d’un matériel fragile. Si elle est protectrice pour son contenu, elle n’en est pour autant pas discrète. Lilia imagine volontiers que son propriétaire est un baroudeur. Corto Maltese peut-être ?

La pièce est d’une propreté absolue. Pas un grain de poussière ne semble être autorisé à pénétrer dans cet univers.

Née lors de son premier passage dans ces couloirs en sorte de galeries ornés de photos, l’intuition de Lilia se confirme. L’homme a quelque chose à avoir avec l’image argentique, la prise de vues.

“Préservons cet endroit immaculé !” se dit-elle.

La porte suivante dévoile une ambiance cosy. Toujours connectés sur  l’ouverture, de petites lampadaires aux abats-jours classiques, usés, répartis au petit bonheur la chance, éclairent progressivement un immense tapis qui fut probablement dans les années 50, d’un graphisme moderne et très en vue.

Un piano à queue, deux batteries, une numérique, l’autre classique, trois guitares, deux sèches, une électrique, posées sur leurs présentoirs, des partitions. Quatre sofas en vieux cuirs, cousins probablement avec les fauteuils de la bibliothèque sont posés un peu arbitrairement. Des instruments électroniques, des claviers en tous genres, superposés, des ordinateurs portables et tout un tas de fils, de pédales qui couvrent le sol. Tout ce fatras ne laisse aucun doute sur la nouvelle destination de ce qui devait être, à en croire les anges et la nudité des personnages peints sur les murs, un joli petit nid d’amour.

Dans un coin, un petit frigo des années soixante, isolé, semble oublié du nettoyage. Dans cet endroit feutré, paradis de la musique et des musiciens, le désordre apparaît comme une revendication, un signe de vie, une preuve d’existence. L’odeur de fumette et de bière, les nombreux cendriers à même le sol, la ribambelle de verres à bordeaux, laissent imaginer des rockers avachis, des poètes allumés, des créateurs de sons obsédés par la perfection, des artistes en recherche de la note juste, des compositeurs en quêtent de l’accord absolu, des paroliers en mal du bon mot seyant avec osmose à leur texte, en chasse de la rime parfaite, des percussionnistes tâtonnant autour du rythme idoine, du tempo ad’hoc, des ingénieurs du son mobilisés pour parachever des heures de recherches et aboutir à une œuvre magistrale : leur Graal.

“Ha le monde merveilleux des musiciens” pense-t-elle en fermant la porte dans un silence absolu.

Toute imprégnée de jazz, des images de ces légendes de Saint-Germain des prés, Miles Davis, Juliette Gréco, Boris Vian… Elle ouvre la porte suivante et sans s’en apercevoir, elle effectue spontanément un mouvement de recul tellement le choc est violent.

Une pénombre généralisée, une lueur dominante rouge, tamisée, irradie un ensemble de mobiliers noir et or. Les murs recouverts de velours du même rouge supportent de petites appliques aux abats jours de la même couleur. Le tout semble parfaitement mal réglé de façon à mal éclairer la scène et compliquer ainsi la vision précise de choses, de gens, ou d’actions. Favoriser la suggestion de formes, laisser percevoir des bribes de postures saugrenues, l’atmosphère de ce qui pourrait être une garçonnière est bien troublante.

Les accessoires et dispositifs en tous genres ne manquent pas. Le long du mur, face à elle, un grand X en métal noir, mat, est accroché par des lanières en cuir pendantes. À sa gauche, c’est une sorte de potence qui semble attendre qu’au bout de sa chaîne s’installe une lubrique proie profitant du mouvement équivoque de balancier. À sa droite, une cage suspendue au plafond témoigne de l’état sauvage d’un certain instinct bestial.

Aucun doute, c’est ce qu’on peut appeler tout simplement un baisodrome.

Au milieu, sous un puissant halo que crache un projecteur installé au plafond, à quelques centimètres du sol, se détache de la pénombre, un cercle qui ressemble plus à une scène ou à un ring qu’à un lit où il fait bon dormir. Recouverts du même velours, sont posés de nombreux coussins en satin à paillettes qui, à n’en pas douter, attendent une pyramide de corps dénudés, luxurieux, les uns sur les autres, prêts à s’abandonner dans une orgie d’émotions et de sensations.

Soudain, l’éclairage se met progressivement à s’agiter. Comme pour créer une atmosphère à la Barry Lyndon, chaleureuse et mystérieuse, plantées sur quelques chandeliers dérisoires aux éclats prétentieux, les ampoules électriques se mettent à imiter le faseyement de la flamme des bougies. D’imposants bougeoirs, tout aussi éclectiques, posés sur le dessus d’un bar en laiton, dévoilent quatre hauts tabourets en cuir rouge, certainement rotatifs.

Ce qu’elle craignait est arrivé.

Elle imagine, agglutinée là, masquée comme pour le carnaval de Venise, toute une assemblée de corps huilés, glissés dans des déshabillés suggestifs en cuir et or. Elle sent cette odeur de patchouli mélangée à celle de la poudre parfumée, collée sur des anatomies dénudées, lubrifiées qui embaument le camphre. Elle entend couler la fontaine de champagne qui se déverse dans des coupes lumineuses, dégoulinant de son pétillant liquide en une cascade qui bondit d’un verre à l’autre. Elle ouït ces rires sarcastiques, témoins du stupre et de la fornication des convives déguisés, débridés et baveux aux mains liées par des menottes habillées d’étoffe molletonnée noire et rouge.

Elle est atterrée. Comme pour éviter d’être happée à son tour, par un esprit dépravé qui la guette depuis le fond de cette antre malsain, résolument décidée à fuir une dérive inéluctable à qui pénètre ce lieu, de façon à empêcher les mauvaises âmes de s’en évader, elle referme le plus vite qu’elle le peut l’accès à cette arène de débauche. Elle regrette mille fois d’avoir ouvert cette porte de l’enfer. Pour s’assurer que l’endroit est bien clos, elle y appuie son dos avec tout son poids, jambes bien tendues.

Hélas, sous le coup, elle se sent flageoler, affaiblie, molissante et perdue. Elle se retrouve rapidement cul à terre. Assise, elle est abandonnée avec son embarras dans ce maudit couloir. Elle est profondément déçue d’elle-même. Elle s’en veut d’avoir cru un instant à cette rencontre apaisante. Comment s’est-elle laissé berner et emporter par ce personnage à l’allure classe et élégante ? Pourtant elle le sait bien que la belle au bois dormant est un conte pour enfants.

“Les choses sérieuses vont commencer,” se dit-elle. “Fin de partie !”

Souvent son père lui rabachait les oreilles avec une expression toute faite qu’elle ne supportait pas. Bizarrement, aujourd’hui, elle lui revient en mémoire.

“Tout se paye un jour ou l’autre, ma fille !”

Une double tristesse l’envahit. Celle de se trouver dans une situation où elle s’est elle-même fourvoyée et celle du souvenir de son père récemment décédé.

“C’est l’heure de passer à la caisse !”

Lilia perçoit la panique qui pointe son nez. Elle se rend compte que l’angoisse va gagner du terrain. Mais que peut-elle bien faire ? S’enfuir ? Elle hésite. Il ne semble pas y avoir plusieurs alternatives. Elle tente de se raisonner.

 “Malin le coup du pyjama ! Mais que je suis bête !”

De toutes les façons, il lui est impossible de sortir dans la rue habillée ainsi. En plus, il faut qu’elle passe à découvert, sans être à la vue de Marcello, ce qui est infaisable. Elle échafaude plusieurs hypothèses, puis, comme elle l’a toujours fait, elle se dit que la meilleure solution est de faire face.

« Vas-y cocotte, y a plus qu’à affronter. Sois vigilante, reste sur tes gardes, maintient la distance. Le pire n’est peut-être pas certain ! Vas-y assures !

Se tournant vers la porte de séparation entre les deux couloirs, elle pose sa main hésitante sur la poignée et avec une grande prudence déclenche doucement, le plus doucement qu’elle le peut l’ouverture. Instantanément, une agréable odeur de cuisine titille ses narines. Elle reconnaît la cuisson d’oignons, d’ail, de tomates qui suintent et le gras d’une viande qui fond sous la chaleur.

Le corridor est sans musique, ni éclairage. Seule la lueur provenant de ce qu’elle pense être la cuisine ouverte, semble permettre à Lilia de s’orienter et de se diriger vers ce qu’elle imagine devoir être un triste destin.

Alea jacta est

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