Chez Marcello

Deuxième partie

Fiction – MATAHI – Neuvième épisode

Temps de lecture approximatif :  14-18 minutes

Marcello se dirige vers la droite de la pièce. D’une main, il écarte une lourde tenture, derrière laquelle se découvre, tout aussi haut de plafond, un couloir sombre et long. Il fait penser à celui d'un grand hôtel. De chaque côté des ouvertures. Certaines sont ouvertes et éclairent cette sorte de tunnel qui semble sans fin, à l’inverse, celles fermées obscurcissent le chemin.

Entre chaque porte, sont accrochés sur chaque mur, comme dans une exposition, une ribambelle de cadres présentés tantôt dans le sens de la largeur, tantôt dans le sens de la hauteur, mais tous au même format. La plus grande largeur doit faire une trentaine de centimètres. Chacun enferme une photographie en noir et blanc. Un long tapis, tout aussi vieux que les précédents, s’étend sur toute la longueur et couvre un vieux bois qui craque sous les pas.

 Au fur et à mesure de leur avancement, Marcello commente :

- “ A droite, c’est le cellier, en face la salle à manger, ici la cuisine suivie d’un garde manger et d’une petite cave à vin, en face c’est le salon, puis la pièce à musique, des toilettes, et puis... vous découvrirez par vous même.”

Lilia est impressionnée, chaque photographie semble originale. Un authentique tirage photo sur papier argentique, joliment encadré dans les règles de l’art, par une marie-louise blanche taillée en biseau. Elles sont souvent numérotées au crayon et toutes signées, mais pas toutes de la même main, pas toutes aux mêmes endroits.

Elle reconnait quelques lieux, comme la Serra Pelada, New York, des tribus amazoniennes, Santo Cristo à Rio, la baie d’Halong, des cases en Afrique, des pirogues dans un marché sur l’eau, Adams Pic au Sri Lanka, la tour Eiffel, des personnes, Josephine Baker,  Jimi Hendrix, Charlotte Rampling, Angela Davis, Mia Farrow, Jean-Paul Sartre, Liza Minnelli,  Nelson Mandela, Che Guevara, Eric Tabarly, Aung San Suu Kyi, Toni Morrison, Albert Camus, des photos plus connues, des jonques toutes voiles dehors, la petite fille nue qui coure sur une route  au Vietnam fuyant les bombes, deux jeunes ado allongés par terre les mains derrière le dos, des scènes de guerres, de rues, des policiers, des gens armés des personnes nues, sales, des cadavres, des voitures disloquées, des chars d’assauts, des paysages dévastés, des immeubles défoncés, troués et parfois au milieu de ces terribles images, de merveilleux sourires d’enfants, de superbes regards de jeunes femmes.

Tout en poursuivant sa progression, elle plonge dans ces histoires, ces lieux, ces vies, qu’elle connaît grâce à la littérature. Plus elle marche, plus elle est transportée. Ce couloir est hypnotique, il téléporte, c’est celui du voyage, c’est celui du reportage, c’est celui de la vie !

Arrivés au bout, Marcello ouvre une porte à sa gauche. Changement de style, elle est toute neuve. Elle donne accès en angle droit à un même couloir tout aussi long, plus lumineux car le côté droit est rythmé par de grandes et hautes fenêtres, chaque emplacement disponible est tout aussi agrémenté de photographies, toujours en noir et blanc. Marcello appuie sur un interrupteur, immédiatement un joli air de saxo se fait entendre. Feutré, Brésilien sûrement, elle croit y reconnaître la patte de Stan Getz. Et voilà que dans sa tête l’image de Copacabana et de ses filles en strings, surgit. Elle aurait presque envie de se trémousser.

“Ohla Ohla, on se calme ma cocotte. Ne te laisse pas avoir !”.

Visiblement c’est un changement d’aile du bâtiment et aussi d’époque de décoration. Un parquet récent, en chêne massif,  épais de grande qualité, bien entretenu, couvre le sol. Elle s’y connaît, elle est fille d’un menuisier. Les craquements, la musique, les photos, cadencent le déplacement du visiteur et lui donnent un petit côté noble, un certain air d’importance.

– “C’est facile dit-il c’est tout au bout”. Ils laissent à leur droite cinq ou six portes, toutes neuves, mais toutes fermées. Arrivé en bout de course, Marcello actionne une poignée qui libère toute en douceur, comme si il y avait un mécanisme d’asservissement,  deux grands battants. Ils vont ensuite se loger directement dans le mur.

La pièce est immense, très lumineuse. Un parquet clair est recouvert par endroit de différents tapis très modernes, zébrés de noir et de blanc, tous neufs.

Face à elle, un lit à deux places, dont elle ne soupçonnait pas qu’il puisse en exister d’une telle taille, tellement il lui apparaît large. Très sobre, il est recouvert d’un dessus ivoire, chiné. Une partie des draps est repliée comme dans un hôtel. Une légère brillance  semble indiquer qu’ils sont en satin ou en soie.A sa tête, un immense rectangle,  qui pourrait être  en bois précieux, sert de petite bibliothèque. Elle est  encadrée par deux grandes tables de nuit, sur lesquelles deux élégantes lampes, déjà allumées, sont posées. Il trône majestueusement dans cet immense espace, face à trois grandes fenêtres.

Un grand canapé blanc, en L, de six à huit places, dos à la fenêtre a l’air de contempler le lit. A moins que ce soit l’inverse. Selon les variations de la  lumière du soir, les murs d’une couleur claire, hésitent entre le crème et un blanc chaud. Encore des photos noir et blanc. Cette fois ce sont exclusivement des nus que seule une lumière habile habille.

Deux imposantes consoles de formes contemporaines, toutes en arrondies et volutes, certainement en orme massif, semblent s’observer de chaque côté de la pièce. Au plafond un immense miroir, légèrement poli et finement granuleux reflète la chambre donnant l’impression d’un plan sur papier calque.

 A droite du lit, une  petite porte ouvre sur un couloir qui donne accès à droite à un immense dressing en forme de U, totalement vide. Marcello fait le guide. Chaque ouverture de placard ou de tiroir allume systématiquement un éclairage intérieur et dégage une odeur caractéristique du bois.

Elle rappelle immédiatement à Lilia, le buffet de sa grand-mère de Sanary, rempli d’une collection d’objets en bois, coupelles, dessous de plat, porte couteaux, ronds de serviettes, saladiers, etc. Ouvrir la porte, glisser son nez à l’intérieur, s’enivrer de ce parfum qu’elle trouve délicieux et exotique, lui suffisent pour s’imaginer être au sud. Plus il fait chaud, plus l’odeur est forte.

Tout au bout, comme dans un saloon, une porte “cow boy”, donne accès à une spacieuse salle de bains. Les meubles à portes ajourées sont en bois clair.

Une triple douche à l’italienne, bordée d’imposantes parois en verre fumé laisse imaginer quelques scènes troublantes. Une baignoire d’angle à deux ou trois places engage sûrement les amoureux de jets massants, à des galipettes aquatiques et à la convivialité. Un éclairage coloré doit être du plus bel effet lorsqu’elle est pleine d’eau.

Deux grands lavabos font face à un miroir gigantesque sur lequel une rangée de projecteurs animés diffuse des points lumineux. En se reflétant, se croisant, les projecteurs produisent un éclairage clair-obscur imitant la célèbre lumière du studio Harcourt.

Une petite porte discrète s’ouvre sur un espace toilettes. Une séparation transparente le divise en deux, d’un côté un trône classique, de l’autre un urinoir

 Marcello remet à Lilia  un objet qui ressemble à un smartphone.

–  “Avec cet ustensile, vous pilotez les jets de la salle de bain, les éclairages de jour et de nuit de chaque pièce, les ambiances visuelles et musicales, les volets roulants, en appuyant ici vous verrez sortir de derrière le canapé le grand écran. Vous avez le choix,  Netflix, Amazon, Disney, Youtube, je me suis abonné à tout. J’ai tellement peur de me réveiller un matin,  totalement grabataire et de n’avoir plus rien à lire ou à voir que j’ai tout pris. Lilia, il n’y a pas de danger, vous pouvez presser tous les boutons et tous les programmes. Les linges de toilette et les serviettes sont dans les placards, ainsi que les savons, les sels de bains, les huiles, le sèche cheveux etc. N’hésitez pas à fouiller.

Je vais vous faire couler un bon bain chaud, avec toutes ces émotions cela vous fera le plus grand bien. Pour ce qui me concerne, je dors dans l’aile diamétralement opposée, ma chambre est en face de la vôtre, on pourra se faire coucou par les fenêtres qui donnent sur la cour. Je vous laisse prendre votre bain et vous reposer. Je vais appeler mon épicier préféré pour qu’il me livre de quoi faire les spaghettis.

Au fait, vous n’avez pas d’allergie ou de contre indications alimentaires ?” Par un geste de la tête, Lilia donne sa réponse négative.

– “Parfait. Quand vous avez envie ou lorsque vous avez faim, venez me retrouver. Sachez qu’il ne me faut pas plus de dix minutes pour cuire les spaghettis, c’est dire s’il n’y a pas d’urgence. N’hésitez pas à visiter, tout est ouvert et sans danger.  Je vous ferai porter directement le paquet de chez Régine quand il arrivera.

Mettez-vous à l’aise ! Vous êtes évidemment autorisée à venir dîner en pyjama.

A toute à l’heure !” dit-il en lui tendant le drôle d’engin. A peine eut-elle posé sa main pour le saisir, que Marcello, avec douceur, entoure son poignet de ses deux mains. Il s’empresse de lui faire un petit massage rapide montant et descendant par deux fois jusqu’au bout des doigts, comme s’il s’agissait d’un message secret, d’un code, puis lui tournant le dos, il lève sa main gauche pour la saluer et quitte lentement la pièce. La porte se referme automatiquement derrière lui.

“Arrête de te poser des questions. Profite, tu verras bien demain !” Lilia, enfin seule, se décide à rejoindre la salle de bain, à se déshabiller et à plonger sans hésiter dans cette vaste baignoire aux couleurs fluo. Un brin de mousse effleure la surface et vient s’échouer sur les parties de son corps non immergées. L’eau est à point, les bulles pétillent comme du champagne. De temps en temps des jets massent son dos, ses fesses, ses jambes. “Il y a du bon dans la richesse!  “, se dit-elle.

Le sax continue à envoyer en l’air ses douces et langoureuses sonorités brésiliennes. Il fait bon. Elle est bien !

Depuis sa chambre, dans l’aile d’en face, Marcello se change. Petit polo, pantalon d’été clair et surtout plus de chaussures. Il aime être nu et à défaut, ce seront les pieds qui en profiteront. Il saisit son téléphone d’un autre âge, presse sur une touche et le porte à son oreille.

-”Hello Nuwan ? C’est Marcello, Marcello di Mari. Ça va mon ami ? Bien ! Dis-moi, ne rigole pas ! J’ai un service à te demander. Oh oui c’est dans tes cordes. Pourrais tu me faire porter illico presto, de quoi faire des spaghettis bolognaises pour deux ? Oui, ce soir je cuisine, enfin je fais la bouffe quoi ! Ben je sais faire que ca et les oeufs durs, alors les pâtes c’est plus chic quand même… Ça te regarde pas ! Ok je t’attends. A plus !”

Marcello se dirige vers la cuisine. Elle est des plus classiques au style strictement utilitaire. Très pratique, propre, toute blanche, peu usée. Elle est tellement quelconque qu’elle ne doit figurer dans aucun catalogue de marchands. Totalement invendable. Visiblement, Marcello ne suit pas la mode qui consiste à considérer la cuisine comme un signe extérieur de richesse dans laquelle il faut investir pour en mettre plein la vue à ses convives. Un petit placard, une bouteille de whisky entamée, un verre, il se sert.

Un harmonieux son de carillon retentit. Il décroche le combiné. “Je vous ouvre”.

C’est le petit ange de chez Régine qui apparaît bras chargés.

-” Très bien, tu vas lui porter ? C’est tout au bout du couloir, puis à gauche, dans l’autre couloir c’est tout droit et tu lui poses discrètement sur le lit.”

Le jeune garçon s’exécute et quand il rentre dans la chambre, le léger bruit d’eau l’interpelle. Ayant l’âge d’être légitimement curieux, surtout pour ce qui peut se passer dans les salles de bains, et “si c’est le canon” qu’il a vu à la boutique, “ça doit valoir le coup de jeter un œil”. Il s’avance discrètement vers la porte “saloon”.

Comme dans la chanson de Brassens, au fur et à mesure de son avancée, la tension monte. Il va peut-être enfin voir la nonne toute nue.

Hélas, la belle est de dos, allongée dans son bain, immobile. Peut-être même s’est-elle endormie. “Ce serait un coup de chance. Mais il faut s’en assurer”. S’appuyant légèrement sur l’un des battants, sa main le pousse délicatement jusqu’à ce qu’au moment où l’interstice est suffisant pour qu’il puisse passer, un horrible et traître grincement du gond se fait entendre.

– ”Qui est là ?” demande Lilia,

– “C’est Toni, Madame, Toni de chez Régine, je vous porte votre commande. Je  vous…, je la laisse sur le lit”,

– “Parfait, merci. Au revoir.”

Une fois encore le Georges avait raison, c’est en solo que l’excitation se termine.

-”Ah te voilà” dit Marcello “Tu as été bien long !” Le petit rougit et dit”je n’ai pas trouvé tout de suite”.

Marcello sourit, lui prend la main, la met dans la sienne, glisse un doigt entre les siens pour y accompagner la venue d’un joli petit billet.

– “Oh Merci Monsieur !”

– “Allez file, voyou !”

L’interphone sonne à nouveau.

Cette fois c’est Nuwan qui apporte les ingrédients nécessaires à la préparation de la pitance. Lui connaît bien le chemin. C’est un habitué de la maison.

-”Salut Cello, bon, j’imagine que tu n’allais pas te satisfaire d’un unique plat de pâtes. Tu voulais bien un repas complet ?” dit-il moqueur à Marcello, puis il poursuit : “Heureusement que je compte pas sur toi pour faire tourner ma taule ! Ça fait si longtemps que je ne t’ai pas livré autre chose que des bouteilles de pinard ou d’apéros, les olives et les quelques biscuits qui vont avec. Bon je t’ai pris une entrée légère, une sorte de mise en bouche, une salade en accompagnement, je suis passé chez Flo prendre un petit plateau de frometon et chez Polo pour un mini chariot de desserts et, enfin, pour pousser les spaghettis récalcitrantes, je t’ai chopé une jolie baguette toute fraîche chez Béa. Et puis tout ce qu’il faut pour un petit déjeuner qui sera bien sûr très tardif, du beurre, du jus d’orange, du thé, des dosettes de café, quelques sachets de sucre et des petits cake faits par Béa, elle-même !

– “Tu es un amour Nuwan.” répond Marcello, puis il se met à chantonner “Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre ? Que serais-je sans toi qu’un cœur au bois dormant ?” ponctué par un de ses sourires ravageurs, “Je te revaudrai ça quand les restau seront ouverts évidemment”  poursuit-il.

– “Dis moi Cello, tu me dois bien une petite confidence. A moi ton pote, dis lui tout. Que me vaut l’honneur de te fournir autant de mets délicats ? Qui peut bien provoquer cette envie soudaine de préparer toi même une telle orgie gustative ?

– “Des circonstances particulières, mon ami” dit Marcello “Oui très particulières. Dis moi, si ça te dérange pas, peux tu aller dans la cave à vin, à côté et choisir un vin léger. Je n’y connais toujours rien.”

– “T’inquiète, répond Nuwan. C’est pour une femme je suppose ?”

Marcello déballe le cageot, fait mine de ne pas entendre et après avoir étalé les victuailles, il s’attaque à l’épluchage des oignons”

-”Quel chagrin d’amour ce doit être !” dit Nuwan tenant une bouteille dans chaque main” Tu en pleures déjà !  Comme tu ne m’as toujours pas répondu, je t’ai ramené du rouge et du rosé. Deux Anjou légers. Rassure moi. Tu as un tire-bouchon ?” dit Nuwan dont le portable sonne.” Bon faut que je file. Je suis attendu. Tu me raconteras coquin ! Bonne nuit ! » Puis en lui donnant une tape amicale sur la nuque, suivi d’un baiser sur la joue, il conclut “ Sauvaaaage va ! Ciao amico”

Sans aucune hésitation, puisqu’il n’en a qu’une à son actif et qu’il la connaît fatalement par cœur,  Marcello poursuit la fabrication de sa spécialité culinaire.

A suivre …

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